Le 15. — A mon réveil, j’ai entendu le rossignol, mais rien qu’un soupir, un signe de voix. J’ai écouté longtemps sans jamais entendre autre chose. Le charmant musicien arrivait à peine et n’a fait que s’annoncer. C’était comme le premier coup d’archet d’un grand concert. Tout chante ou va chanter.

Je n’ai pas lu la vie du saint aujourd’hui, je vais la lire : c’est mon habitude avant dîner. Je trouve que, tandis qu’on mange, qu’on est à la crèche, il est bon d’avoir dans l’âme quelque chose de spirituel comme une vie de saint.

Elle est charmante, la vie de saint Macédone, de celui qui, par ses prières, obtint la naissance de Théodoret, et qui dit à un chasseur étonné de rencontrer le saint sur la montagne : « Vous courez après les bêtes, et moi je cours après Dieu. » Dans ces mots est toute la vie des saints et celle des hommes du monde.

Nous avons un hôte de plus dans la cuisine, un grillon, qu’on a rapporté parmi des herbes ce soir. Le voilà établi dans le foyer, où la petite bête chantera quand elle sera joyeuse…


Le jeudi saint. — J’arrive tout embaumée de la chapelle de mousse où repose le saint ciboire à l’église. C’est un beau jour que celui où Dieu veut reposer parmi les fleurs et les parfums du printemps. Nous avons mis tous nos soins, Mimi, moi et Rose la marguillière, à faire ce reposoir, aidées que nous étions de M. le curé. Je pensais, en le faisant, au cénacle, à cette salle bien ornée où Jésus voulut faire la Pâque avec ses disciples, se donnant lui-même pour agneau. Oh ! quel don ! que dire de l’Eucharistie ? Je n’en sais rien : on adore, on possède, on vit, on aime, l’âme sans parole se perd dans un abîme de bonheur. J’ai pensé à toi parmi ces extases, et t’aurais bien désiré à mon côté à la sainte table, comme il y a trois ans.


Le mardi de Pâques. — Voici plusieurs jours que je n’ai écrit ni à toi ni à personne. Les offices m’ont pris le temps, et j’ai vécu, pour ainsi dire, à l’église. Douce et belle vie que je regrette de voir finir, mais je la retrouve ici quand je veux : j’ouvre ma chambrette, et là j’entre au calme, au recueillement, à la solitude ; je ne sais pourquoi j’en sors.

Voilà sur ma fenêtre un oiseau qui vient visiter le mien. Il a peur, il s’en va, et le pauvre encagé s’attriste, s’agite comme pour s’échapper. Je ferais comme lui si j’étais à sa place, et cependant je le retiens. Vais-je lui ouvrir ? Il irait voler, chanter, faire son nid, il serait heureux ; mais je ne l’aurais plus, et je l’aime, et je veux l’avoir. Je le garde. Pauvre petit linot, tu seras toujours prisonnier : je jouis de toi aux dépens de ta liberté, je te plains et je te garde. Voilà comme le plaisir l’emporte sur la justice. Mais que ferais-tu si je te donnais les champs ? Sais-tu que tes ailes, qui ne se sont jamais dépliées, n’iraient pas loin dans le grand espace que tu vois à travers les barreaux de ta cage ? Ta pâture, tu ne saurais la trouver, tu n’as pas goûté de ce que mangent tes frères, et même peut-être te banniraient-ils, comme un inconnu, de leur festin de famille. Reste avec moi qui te nourris. La nuit, la rosée mouillerait tes plumes, et le froid du matin t’empêcherait de chanter.

En travaillant le champ, on a soulevé une pierre qui recouvrait un grand trou. Je vais la voir. Jeannot, muni d’un câble, est descendu dans le souterrain et l’a exploré de tous côtés. Ce n’est autre chose qu’une excavation incrustée de jolies petites pierres relevées en bosses de pralines. J’en ai pris pour monument de notre découverte. Un autre jour, je descendrai dans la grotte, et peut-être y verrai-je autre chose que Jeannot.