Le 24. — J’attendis tout hier le facteur, espérant que j’aurais de tes lettres. Ce sera demain sans doute. Voilà comme je me console à chaque courrier, depuis quinze jours que je suis en attente. C’est bien long, et je commence à m’inquiéter de ton silence. Serais-tu malade ? Cette idée me vient cent fois le jour, et la nuit quand je me réveille. « Va-t’en, lui dis-je, je ne te crois pas. » Mais c’est possible : le fils de M. de Fénelous vient bien de mourir à Paris. Mon Dieu, que c’est triste, mourir loin des siens, loin de chez soi ! Demain je t’écris.

Parlons d’autres choses à présent. D’après la lettre de M. Hippolyte, papa espère que nous le verrons ici. Ce nous serait un grand bonheur de le posséder et de lui rendre un peu de ce que nous lui devons pour son amitié pour toi. Qui sait ce que lui semblerait notre Cayla, notre ciel et nous-mêmes ? On se fait sur l’inconnu des idées que souvent la réalité désenchante. Au reste, je ne voudrais pas qu’il vînt sans toi. Que serait pour lui le Cayla sans Maurice ? Un désert où il s’ennuierait bientôt d’être seul. S’il m’amenait sa fille, comme il me l’a dit, alors ce serait bien différent pour lui : sa fille lui charmerait tout, et le Cayla pourrait lui sembler le Val. Je serais aussi bien contente de voir cette enfant, de la tenir sur mes genoux, de la caresser, de l’embrasser, de l’avoir en ma possession pour quelques jours. Je ne saurais dire combien cette petite créature m’intéresse, m’attache à elle, sans doute par le souvenir de sa mère ; et puis, cette pauvre enfant est si intéressante par son malheur ! N’avoir pas de mère, hélas ! c’est si triste, et surtout à son âge, à deux ans ! Quoique si jeune, elle sent déjà sa perte et la sentira tous les jours davantage. Le cœur apprend à s’affliger comme il apprend à aimer. En grandissant, Marie aimera toujours mieux sa mère et la pleurera davantage. Son avenir m’occupe beaucoup ; je voudrais savoir si elle vivra, si Dieu ne la retirera pas à lui avant l’âge où elle pourrait connaître le mal. Ce serait un malheur pour son père, mais pour elle, oh non ! Peut-on regretter qu’une âme s’en retourne au ciel avec toute son innocence ? La belle mort qu’une mort d’enfant, et comme on bénit ces petits cercueils que l’Église accompagne avec allégresse ! J’aime ceux-là, je les contemple, je m’en approche comme d’un berceau ; je ne plains que les mères, je prie Dieu de les consoler, et Dieu les console, si elles sont chrétiennes.

Je n’ai écrit qu’ici d’aujourd’hui. Je ne sais pourquoi cela m’est devenu nécessaire d’écrire, quand ce ne serait que deux mots. C’est mon signe de vie que d’écrire, comme à la fontaine de couler. Je ne le dirais pas à d’autres, cela paraîtrait folie. Qui sait ce que c’est que cet épanchement de mon âme au dehors, ce besoin de se répandre devant Dieu et devant quelqu’un ? Je dis quelqu’un parce qu’il me semble que tu es là, que ce papier c’est toi. Dieu, ce me semble, m’écoute ; il me répond même de ces choses que l’âme entend et qu’on ne peut dire. Quand je suis seule, assise ici ou à genoux devant mon crucifix, je me figure être Marie écoutant tranquille les paroles de Jésus. Pendant ce grand silence où Dieu seul lui parle, mon âme est heureuse et comme morte à tout ce qui se fait là-bas, là-haut, dedans, dehors ; mais cela ne dure guère. « Allons, ma pauvre âme, lui dis-je, reviens aux choses de ce monde. » Et je prends ma quenouille, ou un livre, ou une casserole, ou je caresse Wolf ou Trilby. Voilà la vie du ciel en terre. Je trayais une brebis tout à l’heure. Oh ! le bon lait, et que j’aurais voulu te le faire goûter, ce bon lait de brebis du Cayla ! Mon ami, que de douceurs tu perds à n’être pas ici !


A huit heures. — Il faut que je note en passant un excellent souper que nous venons de faire, papa, Mimi et moi, au coin du feu de la cuisine, avec de la soupe des domestiques, des pommes de terre bouillies et un gâteau que je fis hier au four du pain. Nous n’avions pour serviteurs que nos chiens, Lion, Wolf et Trilby, qui léchaient aussi les miettes. Tous nos gens sont à l’église, à l’instruction qui se fait chaque soir pour la confirmation. Ce repas au coin du feu, parmi chiens et chats, ce couvert mis sur les bûches, est chose charmante. Il n’y manquait que le chant du grillon et toi, pour compléter le charme. Est-ce assez bavardé aujourd’hui ? Maintenant, je vais écouter la Vialarette, qui revient de Cordes : encore un plaisir.


Le 25. — Me voici devant un charmant bouquet de lilas que je viens de prendre sur la terrasse. Ma chambrette en est embaumée ; j’y suis comme dans un bouquetier, tant je respire de parfums !


Le 26. — Je ne sais quoi m’ôta de sur les fleurs hier matin ; depuis j’en ai vu d’autres dans le chemin de Cahuzac, tout bordé d’aubépines. C’est plaisir de trotter dans ces parfums, et d’entendre les petits oiseaux qui chantent par-ci par-là dans les haies. Rien n’est charmant comme ces courses du matin au printemps, et je ne regrette pas de me lever de bonne heure pour me donner ce plaisir. Bientôt je me lèverai à cinq heures. Je me règle sur le soleil, et nous nous levons ensemble. L’hiver, il est paresseux : je le suis et ne sors du lit qu’à sept heures. Encore parfois le jour me semble long. Cela m’arrive lorsque le ciel est nébuleux, que je suis triste et que j’attends un peu de soleil ou quelque chose de rayonnant dans mon âme ; alors le temps est long. Mon Dieu, trouver un jour long, tandis que la vie tout entière n’est rien ! C’est que l’ennui s’est posé sur moi, qu’il y demeure, et que tout ce qui prend de la durée met de l’éternité dans le temps. Oh ! que je plains une âme en purgatoire, où l’attente fait tant souffrir, et quelle attente ! Peut-on mettre en comparaison celles d’ici-bas, soit de la fortune, de la gloire, de tout ce qui fait haleter le cœur humain ? Une seule peut-être en est l’ombre, c’est celle de l’amour quand il attend ce qu’il aime. Aussi Fénelon compare-t-il la félicité céleste à celle d’une mère au moment où elle revoit son fils qu’elle avait cru mort. Midi sonne. Ce n’est plus le temps d’écrire.