Quand je vois passer devant la croix un homme qui se signe ou ôte son chapeau, je me dis : « Voilà un chrétien qui passe ; » et je me sens de la vénération pour lui, et je ne ferme pas à verroux, si je suis seule à la maison ; au contraire, je me tiens à la fenêtre, et regarde tant que je puis cette bonne figure de chrétien, comme je l’ai fait tout à l’heure. On n’a rien à craindre de ceux qui craignent Dieu. J’aurais volontiers ouvert la porte à l’inconnu que j’ai vu chevauchant du côté de la croix. Que Dieu l’accompagne où qu’il aille ! Je vais courir aussi, mais pas bien loin, jusqu’à l’église pour vêpres. Il est dimanche, jour de sortie pour le corps et de recueillement pour l’âme. Elle rentre donc en soi et te quitte. Encore jour de courrier aujourd’hui, et je n’ai pas de lettre. A quoi penses-tu, mon ami ?


Le 27. — J’ai rencontré le petit du Cruchon. Le pauvre enfant a perdu son père ; sa mère est morte aussi, et depuis, l’orphelin a une coutume touchante. Il prend à côté de lui, dans son lit, un mouchoir à la place où était sa mère et s’endort en le tetant. Douce illusion qui le console et l’attache si fort à son bout de mouchoir qu’il pleure et crie s’il se réveille sans l’avoir aux lèvres ! Il appelle sa mère alors, lui dit de revenir, et ne se calme qu’avec sa poupée : naïf besoin que cette poupée, bien digne d’une âme d’enfant, et même de tout homme fait, car tout affligé a la sienne, et se plaît à la moindre image du bonheur perdu !


Le 28. — Quand tout le monde est occupé et que je ne suis pas nécessaire, je fais retraite et viens ici à toute heure pour écrire, lire ou prier. J’y mets aussi ce qui se passe dans l’âme et dans la maison, et de la sorte nous retrouverons jour par jour tout le passé. Pour moi ce n’est rien ce qui passe, et je ne l’écrirais pas, mais je me dis : « Maurice sera bien aise de voir ce que nous faisions pendant qu’il était loin et de rentrer ainsi dans la vie de famille », et je le marque pour toi.

Mais je m’aperçois que je ne parle guère de qui que ce soit, et que mon égoïsme se met toujours en scène ; je dis : « J’ai fait ceci, j’ai vu cela, j’ai pensé telle chose », laissant derrière le public à la façon de l’amour-propre, mais le mien est celui du cœur qui ne sait parler que de lui. Le petit peintre ne sait donner que son portrait à son ami, le grand peintre offre des tableaux. Je continue donc le portrait. Sans la pluie qu’il a fait ce matin, je serais à Gaillac maintenant. Grâce à la pluie, j’aime bien mieux être ici. Quel salon peut me valoir ma chambrette ? avec qui serais-je à présent, qui me valût ceux qui m’entourent ? Bossuet, saint Augustin et d’autres saints livres qui me parlent quand je veux, m’éclairent, me consolent, me fortifient, répondent à tous mes besoins. Les quitter me fait chagrin, les emporter est difficile ; ne pas les quitter est le mieux.

Je lis dans mes loisirs un ouvrage de Leibniz qui m’enchante par sa catholicité et les bonnes choses pieuses que j’y trouve, comme ceci sur la confession : « Je regarde un confesseur pieux, grave et prudent, comme un grand instrument de Dieu pour le salut des âmes ; car ses conseils servent à diriger nos affections, à nous éclairer sur nos défauts, à nous faire éviter l’occasion du péché, à dissiper les doutes, à relever l’esprit abattu, enfin à enlever ou mitiger toutes les maladies de l’âme ; et si l’on peut à peine trouver sur la terre quelque chose de plus excellent qu’un ami fidèle, quel bonheur n’est-ce pas d’en trouver un qui soit obligé par la religion inviolable d’un sacrement divin à garder la foi et à secourir les âmes ? »

Ce céleste ami, je l’ai dans M. Bories. Aussi la nouvelle de son départ m’afflige profondément. Je suis triste d’une tristesse qui fait pleurer l’âme. Je ne dirais pas cela ailleurs, on le prendrait mal, peut-être on ne me comprendrait pas. On ne sait pas dans le monde ce que c’est qu’un confesseur, cet homme ami de l’âme, son confident le plus intime, son médecin, son maître, sa lumière ; cet homme qui nous lie et qui nous délie, qui nous donne la paix, qui nous ouvre le ciel, à qui nous parlons à genoux en l’appelant, comme Dieu, notre père : la foi le fait véritablement Dieu et père. Quand je suis à ses pieds, je ne vois autre chose en lui que Jésus écoutant Madeleine et lui pardonnant beaucoup parce qu’elle a beaucoup aimé. La confession n’est qu’une expansion du repentir dans l’amour[14].

[14] Le lecteur retrouvera le passage qui précède reproduit textuellement dans le cahier suivant, [page 108]. Nous n’avons pas dû supprimer cette répétition : Que prouve-t-elle, sinon l’importance particulière que Mlle de Guérin attachait à ces pensées et peut-être la secrète satisfaction qu’elle aura éprouvée, sans le savoir, en réussissant à les exprimer d’une manière si nette et si ferme ?