On vient de m’apporter un jeune pigeon que je veux garder, et priver, et caresser ; il me remplacera Trilby. Ce pauvre cœur veut toujours quelque chose à aimer ; quand une lui manque, il en prend une autre. Je remarque cela, et que sans interruption nous aimons, ce qui marque notre fin pour un amour éternel. Rien ne me fait mieux… Papa est venu me faire couper le mot entre les dents. Je recommence. Rien ne me fait mieux comprendre le ciel que de me le figurer comme le lieu de l’amour ; car ici nous n’aimons pas un instant sans bonheur ; que sera-ce d’aimer sans fin ?


Le 16. — Je viens de faire une découverte. En feuilletant un vieux livre de piété, l’Ange conducteur, j’ai trouvé les litanies de la Providence qu’on dit que Rousseau aimait tant, et celles de l’Enfant Jésus, simples et sublimes comme cette divine enfance. J’ai remarqué ceci : « Enfant qui pleurez dans le berceau, Enfant qui tonnez du haut des cieux, Enfant qui réparez la grâce de la terre, Enfant qui êtes le chef des anges », et mille autres dénominations et invocations gracieuses. Si jamais j’exécute un projet que j’ai, ces litanies seront mises sous les yeux des enfants. Mon pigeon me vole dessus et piaule si tendrement pour que je le mette au nid, que je te quitte.


Le 17. — Un beau soleil levant nous fait espérer un beau jour, chose rare en ce mois de mai. Jamais printemps plus froid, plus aride, plus triste. Cela fait mal à tout : les poulets ni les fleurs ne naissent pas, ni les pensées riantes non plus.

Aujourd’hui, de bonne heure, j’ai été à Vieux visiter les reliques des saints, et en particulier de saint Eugène, mon patron. Tu sais que le saint évêque fut exilé de Carthage dans les Gaules, par un prince arien. Il vint à Alby, de là à Vieux, où il bâtit un monastère où se réunirent beaucoup de saints. C’est aujourd’hui le Moulin de Latour. Je voudrais que ceux qui viennent moudre là sussent la pieuse vénération qui est due à ce lieu ; mais la plupart l’ignorent. On ne sait même plus pourquoi il se fait des processions, à Vieux, de toutes les paroisses du pays. Je l’ai expliqué à Miou, qui m’accompagnait et qui comprend peut-être à présent ce que c’est que des reliques, et ce qu’on fait devant ces pavillons où elles sont exposées.

J’aime ces pèlerinages, restes de la foi antique ; mais ce n’est plus le temps aujourd’hui de ces choses, l’esprit en est mort pour le grand nombre. On allait à Vieux en prière, on n’y va plus qu’en promenade. Cependant si M. le curé ne fait pas cette procession, il sera cause de la grêle. La crédulité abonde où la foi disparaît. Nous avons pourtant quelques bonnes âmes bien dignes de plaire aux saints, comme Rose Dreuille, la Durelle qui sait méditer, qui a tant appris sur le chapelet, puis Françon de Gaillard et sa fille Jacquette, si recueillie à l’église.

Cette sainte escorte ne m’accompagnait pas ; j’étais seule avec mon bon ange et Miou. La messe entendue, mes prières faites, je suis partie avec une espérance de plus. J’étais venue demander quelque chose à saint Eugène. Les saints sont nos frères. Si tu étais tout-puissant, ne m’accorderais-tu pas ce que je te demanderais ? C’est ce que j’ai pensé en invoquant saint Eugène, qui, de plus, est mon patron. Nous avons si peu en ce monde, au moins espérons en l’autre.


Le 20. — Trois lettres nous sont venues : une d’Euphrasie, une d’Antoinette et une de Félicité, bien triste. Te voilà malade, pauvre Maurice, voilà pourquoi tu ne nous écrivais pas. Mon Dieu ! que je voudrais être là tout près, te voir, te toucher, te soigner ! Tu es bien soigné, sans doute ; mais tu as besoin d’une sœur. Je le sais, je le sens. Si jamais j’ai désiré te voir, c’est bien l’heure. Faut-il que toujours le malheur t’amène ! tantôt la révolution, tantôt le choléra, à présent ton mal. Le plaisir de nous voir serait-il trop doux ? Dieu ne veut pas de parfait bonheur en ce monde. Tous ces jours-ci je pensais : si Maurice arrivait aux vacances, quelle joie ! que papa serait heureux ! Et voilà que tout ce bonheur s’en va dans une maladie. Mais arrive, viens ; l’air du Cayla, le lait d’ânesse, le repos vont te guérir. J’ai regret de ne t’avoir pas répondu ; je serai peut-être cause de quelque pensée triste, de quelque doute qui t’aura fait mal. Tu auras cru que je ne voulais plus t’écrire, que je ne voulais plus de ton amitié. Je t’écrivais ici tous les jours, mais je voulais te donner le temps de désirer une lettre : ce délai t’aurait fait répondre plus vite une autre fois. Laissons tout cela maintenant, ne parlons plus du passé. Nous allons nous voir, nous entendre, et tout expliquer.