Le 22. — Pas d’écriture hier. La journée du dimanche se passe à l’église ou sur les chemins. Le soir, je suis fatiguée ; à peine si j’ai lu après souper un peu de l’Histoire de l’Église, mais j’ai beaucoup pensé à toi pourtant, Dieu le sait. J’ai demandé à Rose de prier pour toi. Elle m’a promis de le faire. Cela m’a fait plaisir ; depuis je suis plus tranquille, parce que je crois que la prière est toute-puissante. J’en sais une preuve dans un petit enfant guéri subitement d’une cécité complète. Cette histoire est jolie, il faut que je te la conte. Il y avait à Ouillas, dans un couvent de nos montagnes, une jeune fille, pensionnaire si pieuse, si douce, si innocente, que tout le monde l’aimait et la vénérait comme un ange. On dit que son confesseur, M. Chabbert, que nous avons eu pour curé, la trouva si pure, qu’il lui fit faire sa première communion sans l’absoudre. Elle mourut à quatorze ans, en si grande vénération et amitié de ses compagnes que, l’une après l’autre, elles vont chaque jour visiter sa tombe toute blanche de lis dans la saison des fleurs, et lui demander ce dont elles ont besoin, et plus d’une fois la sainte a exaucé leur prière. Depuis deux ans le concours se faisait au cimetière, lorsqu’une pauvre femme, venant ramasser du bois tout auprès avec son petit garçon aveugle, se souvint des merveilles qu’on racontait de Marie, et l’idée lui vint de mener son enfant sur la tombe et de demander sa guérison. Voici à peu près sa prière :
« Petite sainte Marie, vous que j’ai vue si bonne et si compatissante, écoutez-moi à présent du Paradis où vous êtes ; rendez la vue à mon fils ; que Dieu m’accorde par vous cette grâce ! »
A peine est-ce dit, la pauvre mère, encore à genoux, entend son petit s’écrier qu’il y voit : ay, mama, té bési ! Des croûtes qui fermaient ses yeux sont tombées ; la même plaie couvrait la tête, ne laissant pas voir un cheveu, et huit jours après la pauvre mère faisait voir à tout le monde son enfant aux beaux yeux et aux jolies boucles blondes.
Je tiens cela de Mlle Carayon d’Alby qui a vu l’enfant aveugle et l’enfant guéri miraculeusement. C’est une histoire charmante, que je crois de tout mon cœur, et qui me donnerait envie d’aller à Ouillas pour demander aussi quelque chose que je demanderais avec toute la ferveur de mon âme.
J’attendais de tes nouvelles ce matin. Félicité nous dit que tu dois nous écrire en même temps qu’elle ; mais pas de lettre, ce retard nous met en peine. Qui sait ? peut-être es-tu plus souffrant. Le temps n’est pas bon pour toi : toujours froid ou pluie. Il va bien me tarder qu’il fasse beau, que le printemps paraisse, que l’air soit doux. Depuis hier j’ai fait bien des baromètres. C’est ce rude hiver, cet air froid et malsain qui t’ont fait mal.
J’ai fort grondé mon écolière qui manque souvent de respect à sa mère. Pour lui faire impression, je lui ai cité ce trait de dix enfants maudits par leur mère, que saint Augustin avait vus à Hippone dans un tremblement et un état affreux. Miou a paru touchée ; peut-être en sera-t-elle plus obéissante quand elle sera tentée de dire non à sa mère. Je me souviens comme ces enfants maudits me faisaient peur. La désobéissance fut le premier vice de l’homme, c’est le premier défaut de l’enfant : il trouve un maudit plaisir dans tout ce qu’on lui défend. Nous portons tous ce trait de notre premier père. Il n’y a que l’Enfant Jésus duquel on ait pu dire qu’il était soumis et obéissant. Ce serait un beau modèle à présenter à l’enfance que cette enfance divine avec ses vertus, ses grâces, dont quelque pieux Raphaël ferait ressortir les traits. J’ai pensé cela bien souvent, et formé mon groupe de saints enfants du Vieux et du Nouveau Testament : Joseph, Samuel, Jean-Baptiste, mené à trois ans au désert ; Cyrille, qui mourut martyr à cinq ans ; le frère de sainte Thérèse, qui bâtissait de petits oratoires à sa sœur ; la vierge Eulalie. Non, elle est trop grande à douze ans parmi ces tailles enfantines ; mais je trouverais bien quelque autre petite sainte à encadrer. Tout cela parsemé de fleurs, d’oiseaux, de perles, ferait un joli petit tableau pour l’enfance. Quelque chose me dit d’en faire un livre, comme je t’en ai parlé dans le temps. Je ne sais pourquoi je n’ai jamais pu me défaire de cette idée ; au contraire, elle se présente plus souvent que jamais.
Le 27. — Rien ici depuis plusieurs jours ; mais j’ai bien écrit ailleurs, car je me sens le besoin de me répandre quelque part, j’ai fait cela avec Louise et devant Dieu : pour se consoler, rien de mieux que la foi pour l’âme, l’amitié pour le cœur. Tu sais ce qui m’attriste, c’est de penser que tu as été bien malade, que tu l’es encore. Qui sait ? à cent lieues de distance ! Mon Dieu, que cet éloignement fait souffrir ! Je ne puis pas même savoir où tu es, et je voudrais tout savoir. Le cœur en peine se fait bien désireux et bien souffrant.
Voilà ma journée : ce matin à la messe, écrire à Louise, lire un peu, et puis dans ma chambrette. Oh ! je ne dis pas tout ce que j’y fais. J’ai des fleurs dans un gobelet ; j’en ai longtemps regardé deux dont l’une penchait sur l’autre qui lui ouvrait son calice. C’était doux à considérer et à se représenter, l’épanchement de l’amitié dans ces deux petites fleurettes. Ce sont des stellaires, petites fleurs blanches à longue tige des plus gracieuses de nos champs. On les trouve le long des haies, parmi le gazon. Il y en a dans le chemin du moulin, à l’abri d’un tertre tout parsemé de leurs petites têtes blanches. C’est ma fleur de prédilection. J’en ai mis devant notre image de la Vierge. Je voudrais qu’elles y fussent quand tu viendras, et te faire voir les deux fleurs amies. Douce image qui des deux côtés est charmante quand je pense qu’une sœur est fleur de dessous. Je crois, mon ami, que tu ne diras pas non. Cher Maurice, nous allons nous voir, nous entendre ! Ces cinq ans d’absence vont se retrouver dans nos entretiens, nos causeries, nos dires de tout instant.