Le 29. — Depuis deux jours je ne t’ai rien dit, cher Maurice ; je n’ai pu mettre ici rien de ce qui m’est venu en idées, en événements, en craintes, en espérances, en tristesses, en bonheur. Quel livre de tout cela ! Deux jours de vie sont longs et pleins quelquefois, et même tous, si l’on veut s’arrêter à tout ce qui se présente. La vie est comme un chemin bordé de fleurs, d’arbres, de buissons, d’herbes, de mille choses qui fixeraient sans fin l’œil du voyageur ; mais il passe. Oh ! oui, passons sans trop nous arrêter à ce qu’on voit sur terre, où tout se flétrit et meurt. Regardons en haut, fixons les cieux, les étoiles ; passons de là aux cieux qui ne passeront pas. La contemplation de la nature mène là ; des objets sensibles, l’âme monte aux régions de la foi et voit la création d’en haut, et le monde alors paraît tout différent.

Que la terre est petite à qui la voit des cieux ! a dit Delille après un saint, car les saints avec les poëtes se rencontrent quelquefois. Rien n’est plus vrai que cette petitesse de la terre, vue de la sorte par l’œil de l’âme qui sait se placer comme il faut pour bien voir. Ainsi Bossuet a jugé du néant des grandeurs ; ainsi les saints ont foulé aux pieds ce qui brillait aux autres hommes, fortune, plaisirs, gloire, et se sont fait traiter de fous par leur singulière sagesse.


[Sans date.] — Enfin une de tes lettres ! Tu es mieux, presque guéri, tu vas arriver. Je suis contente, heureuse ; je bénis Dieu cent fois de ces bonnes nouvelles, et je reprends mon écriture demeurée là depuis plusieurs jours. Je souffrais, je souffre encore, mais ce n’est qu’un reste, un malaise qui va finir ; même je ne sais pas ce que c’est, ni ce que j’ai de malade : ce n’est ni tête, ni estomac, ni poitrine, rien du corps ; c’est donc l’âme, pauvre âme infirme !


Juin. — Deux visites, deux personnes que j’aime et qui nous feront plaisir tant qu’elles voudront demeurer. On n’en dit pas autant de tous les visiteurs ; mais Élisa F… est bonne, spirituelle ; sa cousine, A…, fort douce, et, sans être belle, un charme de jeunesse qui fait que je la trouve bien. Ma chambrette leur est cédée, ce qui fait que j’y viendrai moins souvent. Cependant, de temps en temps, je m’échappe et viens ici, comme à présent, pour écrire, lire ou prier, trois choses qui me sont utiles. De temps en temps, l’âme a besoin de se trouver en solitude, de se recueillir loin de tout bruit. C’est ce que je viens faire ici. J’ai écrit à Félicité, répondu à Gabrielle, qui m’a demandé avec empressement de tes nouvelles dès qu’elle t’a su malade. Ces témoignages d’amitié me touchent et me font bénir Dieu d’être aimée. L’amitié est chose si douce ! Elle se mêle à la joie et vient adoucir l’affliction. Marie de Thézac a montré aussi le même intérêt. Au moins, tu as des amis.

V

Le 26 janvier 1838. — Je rentre pour la première fois dans cette chambrette où tu étais encore ce matin. Que la chambre d’un absent est triste ! On le voit partout sans le trouver nulle part. Voilà tes souliers sous le lit, ta table toute garnie, le miroir suspendu au clou, les livres que tu lisais hier au soir avant de t’endormir, et moi qui t’embrassais, te touchais, te voyais. Qu’est-ce que ce monde où tout disparaît ? Maurice, mon cher Maurice, oh ! que j’ai besoin de toi et de Dieu ! Aussi en te quittant suis-je allée à l’église où l’on peut prier et pleurer à son aise. Comment fais-tu, toi qui ne pries pas, quand tu es triste, quand tu as le cœur brisé ? Pour moi, je sens que j’ai besoin d’une consolation surhumaine, qu’il faut Dieu pour ami quand ce qu’on aime fait souffrir.

Que s’est-il passé aujourd’hui pour l’écrire ? Rien que ton départ, je n’ai vu que toi s’en allant, que cette croix où nous nous sommes quittés. Quand le roi serait venu, je ne m’en soucierais pas ; mais je n’ai vu personne que Jeannot ramenant vos chevaux. J’étais à la fenêtre et suis rentrée ; il me semblait voir le retour d’un convoi.