Le pasteur nous est venu voir ; sa visite m’a fait plaisir ; j’aime sa petite causerie qui ne s’étend pas plus loin que sa paroisse, et ne fatigue pas pour la suivre tant que l’esprit soit abattu. Je ne sais ce que j’ai gribouillé, mes idées sont gênées, mal à l’aise, comme prises à la patte, et se débattant bizarrement dans ma tête. Les laisser faire ? Non, je m’en vais après un tendre bonsoir.
Le 31. — Je me suis trouvé une drôle d’affection. Bête de cœur qui se prend à tout ! Le dirai-je ? J’aime ces trois sangsues qui sont sur la cheminée. Je ne voudrais ni les donner ni les voir mourir ; je les change d’eau tous les jours, avec grande attention qu’il n’en tombe aucune. Quand je ne les vois pas toutes, je prends la fiole et regarde ce qui se passe dedans, et autres signes d’affection non douteux, et cela parce que ces sangsues ont été apportées pour Charles, que Charles est venu avec Caroline et que Caroline est venue pour toi. Drôle d’enchaînement qui me fait rire sur ce que le cœur enfile. Que de choses ! C’est plaisant d’y penser et de te voir parmi des sangsues. Impossible même de vous séparer encore ; ces bêtes me marquent le temps froid ou chaud, la pluie, le soleil, et sans cesse je les consulte depuis que tu es parti. Par bonheur la fiole a toujours marqué beau. Nous disons mille fois : « Maurice sera arrivé sans rhume, sans froid, sans pluie. » Voilà, mon ami, comme nous pensons à toi, comme tout nous y fait penser.
Le 1er février. — Jour nébuleux, sombre, triste au dehors et au dedans. Je m’ennuie plus que de coutume, et comme je ne veux pas m’ennuyer, j’ai pris la couture pour tuer cela à coups d’aiguille ; mais le vilain serpent remue encore, quoique je lui aie coupé tête et queue, c’est-à-dire tranché la paresse et les molles pensées. Le cœur s’affaiblit sur ces impressions de tristesse, et cela fait mal. Oh ! si je savais la musique ! On dit que c’est si bon, si doux pour les malaises de l’âme.
Le 2 (vendredi). — Voici huit jours que tu es parti, à la même heure. Je vais passer par le chemin où nous nous sommes quittés. C’est la Chandeleur, je vais à la messe avec mon cierge.
Nous arrivons d’Andillac avec une lettre de Félicité ; il y en avait une pour toi de Caroline, que j’ai renvoyée en y glissant un mot pour la chère sœur. Je puis bien l’appeler ainsi, au point où nous en sommes ; ce n’est qu’anticiper sur quelques mois, j’espère. Qui sait cependant ? J’ai toujours le cœur en crainte sur cette affaire et sur toi, mauvais artisan de bonheur. Je crains que tu n’achèves pas celui-là, que tu laisses là le dernier anneau de cette chaîne qui t’unirait pour toujours… Toujours me semble effrayant pour toi, aigle indépendant, vagabond. Comment te fixer dans ton aire ?…
Ce chapitre n’est pas le seul. Dieu sait ceux que je trouve en toi, qui me déplaisent, qui m’attristent. Si du cœur nous passons à l’âme, oh ! c’est là, c’est là !… Mais que sert de dire et d’observer et de se plaindre ? Je ne me sens pas assez sainte pour te convertir ni assez forte pour t’entraîner. Dieu seul peut faire cela. Je l’en prie bien, car mon bonheur y est attaché. Tu ne le conçois pas peut-être, tu ne vois pas avec ton œil philosophique les larmes d’un œil chrétien qui pleure une âme qui se perd, une âme qu’on aime tant, une âme de frère, sœur de la vôtre. Tout cela fait qu’on se lamente comme Jérémie.
Voilà cette journée qui finit avec de la neige. Je suis heureuse de te savoir arrivé à présent que le froid revient. Pourvu que tu ne prennes pas mal dans tes courses, que ta poitrine aille bien, que M. d’A… ne te fasse pas trop veiller en te racontant ses ennuis. Mille soucis me viennent, m’attristent, mille pensées me viennent et tombent à flocons sur Paris.