J’ai trouvé dans des chiffons de papier ma première poésie, je la mets là. J’y mets tout ce que je rencontre, que je te ferais voir si tu étais ici. Que tu n’y sois plus, ce me semble impossible ; je me dis que tu vas revenir, et cependant tu es bien loin, et tes souliers, ces deux pieds vides que tu as dans ta chambre, ne bougent pas. Je les regarde, je les aime presque autant que ce petit soulier rose que tu me lisais l’autre jour dans Hugo. Le cœur se fourre partout, dans un soulier, dans une fiole ; on dirait qu’il est bien bête. Ne le dis-tu pas ?
Le 3. — J’ai commencé ma journée par me garnir une quenouille bien ronde, bien bombée, bien coquette avec son nœud de ruban. Là, je vais filer avec un petit fuseau. Il faut varier travail et distractions ; lasse du bas, je prends l’aiguille, puis la quenouille, puis un livre. Ainsi le temps passe et nous emporte sur sa croupe.
Éran vient d’arriver. Il me tardait de le voir, de savoir quel jour tu étais parti de Gaillac. C’est donc vendredi, le même jour que d’ici. Ce fut un vendredi aussi que tu partis pour la Bretagne. Ce jour n’est pas heureux, maman mourut un vendredi, et d’autres événements tristes que j’ai remarqués. Je ne sais si l’on doit croire à cette fatalité des jours.
Le 4. — Il en est d’heureux, le dimanche, souvent le dimanche. Des lettres au sortir de la messe, une des tiennes de Bordeaux, enfin de tes nouvelles, de ton écriture. Quand en aurai-je d’autres de Paris ? Comme le cœur est ambitieux ! Ce matin, transporté de ce que je tiens ; maintenant ce n’est pas assez. Je t’ai renvoyé une lettre de M… bien fâchée de n’avoir pas le temps d’y glisser un mot pour toi. Ce mot est ici, tu le trouveras bien tard. Qui sait quand te viendra ce petit cahier ? si ce sera lui ou moi que tu verras le premier ? J’aimerais que ce fût moi.
Je te quitte avec un regret, un secret que je ne puis pas te dire parce qu’il n’est pas mien. Peut-être quelque jour pourrai-je en parler. Ça tiendrait grande place sur ce papier, mon confident, si ce n’était pas d’abord écrit sous le scellé dans mon cœur.
Le 5. — Je n’ai pas le temps d’écrire.