Le 6. — Écrit beaucoup, mais loin d’ici, pas pour ici. C’est dommage, car j’aurais rempli bien des feuilles de ce qui me vient du cœur aujourd’hui. Tu aimes cela. Augustine est venue passer la journée, n’ayant personne au presbytère. Cette petite qui m’amuse ne m’a pas amusée et m’aura trouvé le front sévère avec l’air préoccupé. J’ai pris ma quenouille pour distraction ; mais, tout en filant, mon esprit filait et dévidait et retournait joliment son fuseau. Je n’étais pas à ma quenouille, l’âme met en train cette machine de corps et s’en va. Où va-t-elle ? Où était la mienne aujourd’hui ? Dieu le sait, et toi aussi un peu ; tu sais que je ne te quitte guère, pas même en lisant les beaux sermons que tu m’as fait connaître. J’y vois tout plein de choses pour toi. Oh ! tu devrais bien continuer de les lire.


Le 7. — Grand vent d’autan, grand orchestre à ma fenêtre. J’aime assez cette harmonie qui sortait de tous les carreaux mal joints, des contrevents mal fermés, de tous les trous des murailles, avec des notes diverses et si bizarrement pointues qu’elles percent les oreilles les plus dures. Drôle de musique du Cayla, que j’aime, ai-je dit, parce que je n’en ai pas d’autre. Qui n’entend jamais rien, écoute le bruit, quel qu’il soit.

Une visite, un ami, M. Limer. Presque en entrant : « Comment va M. Maurice ? avez-vous de ses nouvelles ? » — « Demain, demain sans doute. » Ces questions-là font plaisir, on voit que c’est le cœur qui les fait. Ces bons prêtres, ils nous aiment ; nous n’avons pas de meilleurs amis dans le pays. Bonsoir ; il faut bien s’occuper du souper, et garnir le lit. Ce soir, Éran va occuper ta chambrette. Demain matin, je viendrai voir si c’est toi, j’écouterai si tu me cries : « Viens seule, viens ouvrir. » Hélas ! hélas ! que les choses passent et que les souvenirs demeurent !


Le 8. — Oh ! des lettres, des lettres de Paris, une des tiennes ! Tu es arrivé bien portant, bien content, bien venu ! Dieu soit béni ! Je n’ai que cela au cœur, je dis à tout le monde : « Maurice nous a écrit, il a bien fait son voyage, a eu beau temps », et cent choses qui se présentent.

Le beau jour, le beau temps, l’air doux, le ciel pur, il ne manque que de voir des feuilles pour se croire au mois de mai. Cette riante nature adoucit l’âme, la dispose à quelque bonheur. « Impossible, ai-je pensé en me promenant ce matin, qu’il n’arrive pas quelque chose de bon », et j’ai ta lettre. Je ne me suis pas trompée.

Ces lettres, cette écriture, comme cela fait plaisir ! comme le cœur s’y jette et s’en nourrit ! Mais après on redevient triste, la joie tombe, le regret remonte et fait trouver qu’une lettre, c’est bien peu, à la place de quelqu’un. On n’est jamais content, toutes nos joies sont tronquées. Dieu le veut, Dieu le veut ainsi et que le beau côté qui manque ne se trouve qu’au ciel. Là le bonheur dans sa plénitude, là la réunion éternelle. Cela devrait bien un peu faire envie à certaines âmes, les faire vivre chrétiennement.

Écrit à Louise, à Marie.