9. — Anniversaire de la mort de notre grand’père. Nous avons été à la messe ; au retour je t’ai écrit, j’écris encore, j’écrirais toujours et partout, sur les briques de ta chambrette, sur les semelles de tes souliers, que sais-je où la pensée va se poser ? mais je l’apporte ici comme un oiseau sur sa branche, et elle chante. Que te dirai-je ? la première chose venue : qu’en pareil temps, il y eut deuil et joie au Cayla, mort et baptême, mort du grand’père, naissance du petit-fils. Érembert alors vint au monde. C’est triste de naître près d’un tombeau, mais ainsi nous faisons tous : la vie et la mort se touchent. Que ne disent pas là-dessus les fossoyeurs de Shakspeare dans je ne sais quel endroit ?
Je n’ai guère lu ton auteur, quoique je le trouve admirable, comme M. Hugo ; mais ces génies ont des laideurs qui choquent l’œil d’une femme. Je déteste de rencontrer ce que je ne veux pas voir, ce qui me fait fermer bien des livres ; Notre-Dame de Paris, que j’ai sous la main cent fois le jour, ce style, cette Esméralda, sa chevrette, tant de jolies choses me tentent, me disent : « Lis, vois. » Je regarde, je feuillette, mais des souillures par ci par là sur ces pages m’arrêtent ; plus de lecture, et je me contente de regarder les images. Je les aime encore comme un enfant ; de peu s’en faut que je n’arrache celle de la galette au levain de maïs, de cette si jolie mère et de ce si joli enfant. Nous l’avons admirée ensemble, ce qui fait qu’elle me plaît bien.
Mais je suis bien loin de notre aïeul et des sérieuses pensées qui commençaient sur la naissance et la mort. Revenons-y, j’aime cela aussi, et j’ai tout juste, à livre ouvert, ce passage de Bossuet là-dessus : « En effet, ne paroît-il pas un certain rapport entre les langes et les draps de la sépulture ? On enveloppe presque de même façon ceux qui naissent et ceux qui sont morts : un berceau a quelque idée d’un sépulcre, et c’est la marque de notre mortalité qu’on nous ensevelisse en naissant. »
Le 10. — Je reviens où j’en étais hier, à parler mort, vie et Bossuet, ces trois grandes choses. Le petit de la femme de Jean Roux est porté en ce moment au cimetière. Nous avons entendu la cloche qui fait bien pleurer la pauvre mère et me donne des pensées moitié douces, moitié sombres. On se dit que ces petits morts sont heureux, qu’ils sont au ciel ; mais on pense aux grands, à ces âmes d’hommes qui s’en vont devant Dieu avec tant de jours à compter, et quels jours !… Quand leur vie s’ouvre, ce journal que Dieu tient, comme dit Bossuet, et qu’on voit… Mais j’efface, il ne m’appartient pas de faire l’examen des âmes, cet office de Dieu seul. Qu’elles soient heureuses toutes, qu’il ne manque aucune de celles que j’aime au ciel ; voilà qui m’occupe assez et change toutes mes recherches en prières.
Une lettre de Marie, une autre d’Hippolyte, en style laconique : « Viens un tel jour, tu me feras plaisir. » Ceci n’est pas pour moi, tu penses, mais s’adresse à Éran pour un déjeuner et un bal. Tout s’agite en ce moment, le plaisir a battu l’appel, et peu manquent au rendez-vous. Ici nous écoutons seulement, nous causons, nous filons, nous lisons, nous écrivons aux amis : vie du Cayla, si paisible, que j’aime, que je regretterais s’il me fallait la quitter. J’y suis attachée comme l’oiseau à sa cage. Mon chardonneret y revenait toujours quand je le laissais aller dehors et savait peu voler. Ainsi serais-je ; mes ailes n’iraient pas loin dans le monde ; un coin de chambre où tu serais avec Caroline, ta femme, c’est tout. Voilà mon Paris, mon monde.
Le 11. — Une lettre de Louise, la chère amie, qui m’écrit, en partant pour la noce, une lettre plus jolie que les bijoux de la fiancée.
Le 12. — Papa est allé aux *** ; le pasteur est venu ; il a neigé, fait soleil, toutes les variations du ciel, et peu de chose à dire. Je ne suis pas en train d’écrire ni de rien faire d’aimable : au contraire. Il y a de ces jours où l’âme se recoquille et fait le hérisson. Si tu étais là tout près, comme, hélas ! je te piquerais ! bien fort, ce me semble. Et plût à Dieu que cela fût ! Je ne serais pas à penser que peut-être tu n’es pas bien portant dans cet air de Paris.