Le 13. — Je viens d’Andillac avec une grosse belle pomme que m’a donnée Toinon d’Aurel, pour me remercier d’être allée voir son fils qui est malade. Rien n’est plus reconnaissant qu’une mère et qu’une mère pauvre. Nos sangsues ont servi pour ce pauvre enfant. Qu’en pouvions-nous mieux faire, après avoir servi de thermomètre à ton voyage ? J’y tiens beaucoup moins à présent. Ainsi mes affections sont bien souvent intéressées, font la hausse et la baisse suivant le jour. Voilà que papa arrive malade des ***, comme chaque fois qu’il y va. Il y a des lieux qui ne sont pas bons. Je crains toujours qu’il n’en soit ainsi pour toi de Paris. Au moins si papa est malade, l’avons-nous ici pour le soigner. Peut-être ne sera-ce rien. Qui sait ? Le doute s’empare bientôt du cœur.
Le 14. — Papa est mieux ; il a eu la fièvre, peu dormi. Nous lui avons cédé notre chambre qui est plus chaude, et j’ai pris ton lit. Il y a bien longtemps que je n’avais dormi là ; depuis, je crois, que j’emportai de la tapisserie la main de l’homme qui allait défaire un nid qui s’y trouve peint. Je lui prêtais du moins cette mauvaise intention qui me mettait en colère à chaque réveil, et que je punis enfin par un acte de rigueur dont je fus punie à mon tour. On me gronda d’avoir déchiré le pauvre homme, sans écouter qu’il était méchant. Qui le voyait que moi ? Pour bien se conduire avec les enfants, il faut prendre leurs yeux et leur cœur, voir et sentir à leur portée et les juger là-dessus. On épargnerait bien des larmes qui coulent pour de fausses leçons. Pauvres petits enfants, comme je souffre quand je les vois malheureux, tracassés, contrariés ! Te souviens-tu du Pater que je disais dans mon cœur pour que papa ne te grondât pas à la leçon ? La même compassion me reste, avec cette différence que je prie Dieu de faire que les parents soient raisonnables.
Si j’avais un enfant à élever, comme je le ferais doucement, gaiement, avec tous les soins qu’on donne à une délicate petite fleur ! Puis je leur parlerais du bon Dieu avec des mots d’amour ; je leur dirais qu’il les aime encore plus que moi, qu’il me donne tout ce que je leur donne, et, de plus, l’air, le soleil et les fleurs ; qu’il a fait le ciel et tant de belles étoiles. Ces étoiles, je me souviens comme elles me donnaient une belle idée de Dieu, comme je me levais souvent quand on m’avait couchée, pour les regarder à la petite fenêtre donnant aux pieds de mon lit, chez nos cousines, à Gaillac. On m’y surprit et plus ne vis les beaux luminaires. La fenêtre fut clouée, car je l’ouvrais et m’y suspendais, au risque de me jeter dans la rue. Cela prouve que les enfants ont le sentiment du beau, et que par les œuvres de Dieu il est facile de leur inspirer la foi et l’amour.
A présent, je te dirai qu’en ouvrant la fenêtre, ce matin, j’ai entendu chanter un merle qui chantait là-haut sur Golse à plein gosier. Cela fait plaisir, ce chant de printemps parmi les corbeaux, comme une rose dans la neige. Mimi est au hameau, papa à sa chambre, Éran à Gaillac et moi avec toi. Cela se fait souvent.
Le 15. — Encore une lettre pour un bal. Pauvres danseurs, où vont-ils s’adresser ? Autant vaudrait frapper à un couvent qu’à la porte du Cayla. Mais je me trompe, ils ont Éran, Éran qui danse, qui jase, qui joue, fait des gentillesses, des aimableries, et se fait dire qu’il est charmant. En effet, il est très-bien auprès des hommes et des femmes ; c’est un parfait mondain. Hélas ! il en est bien d’autres.
J’ai lu quelques pages, écrit un peu, pensé beaucoup et fait une fusée charmante, et tout cela s’appelle un jour, un de mes jours.