Je vais donc écrire à L. des Montagnes qui m’a paru un peu changée. Peut-être était-ce préoccupation, monde, entourage ; mais elle m’a laissé des craintes, des doutes sur son amitié. Cependant quand je songe aux longues larmes qui coulaient sur ses joues à mon départ l’an dernier, cela s’en va de mon esprit.
Ce qui s’appelle une connaissance, je n’en manque pas, et je ne sais comment cela me vient, moi à peine sortie de mon désert et qui, comme Paul l’ermite, vivrais volontiers cent ans dans ma retraite sans m’informer du tout du monde. Dieu le veut sans doute pour quelque fin à moi inconnue. La Providence mène tout, tout jusqu’au plus petit événement. Cela fait qu’on accepte.
Je viens de lire l’épître de l’enfant ressuscité par Élisée. Oh ! si je savais quelque prophète, quelqu’un qui rendît la vie et la santé, j’irais comme la Sunamite me prosterner à ses pieds.
Le 30. — Le beau temps, l’air doux, comme il te ferait du bien ! J’y pense et j’y penserai et regretterai tout ce printemps de ne pas te le voir respirer. Cela te vaudrait mieux que l’air de Paris. Il te tuera cet air empesté des villes. Que ne peux-tu vivre avec nous, mon ami ! Quel regret de te voir comme banni de la famille ! O fortune, fortune ! que ne fait-elle pas souffrir, quand elle est mauvaise ? Nous en avons bien souffert en toi.
Le 31. — Je ne sais qui ni quoi me fit jeter mon cahier sous le couvre-pied de ton lit : interruption et cachette dès qu’on entre ici. Je n’écris que pour toi, et pour cela j’use du premier tour venu : tantôt c’est une lettre à écrire, quelques notes à prendre ; mais ce qui sert toujours, c’est le cahier de poésies que papa m’a demandé. J’en copie trois ou quatre vers par jour, et quand papa vient dans ma chambre et me dit : « Que fais-tu ? » je lui réponds : « le cahier. » Ce n’est pas mentir ; seulement j’en fais deux, et l’un m’attache plus que l’autre. Cependant je finirai celui de papa puisqu’il y tient : ce cher père mérite bien que je lui fasse plaisir aussi, lui qui me donnerait la lune.
Que ne puis-je donner à chacun quelque chose ! Une marque d’affection à frères et sœur, à tous ceux que j’aime. Voyons que je fasse mon testament. A toi, mon Journal, mon canif, les Confessions de saint Augustin. A papa, mes poésies ; à Érembert, Lamartine ; à Mimi, mon chapelet, mon petit couteau, mon Chemin de la croix, mes Méditations du père Judde. A Louise, le Combat spirituel ; à Mimi encore, mon Imitation ; à Antoinette, l’Ame embrasée. A toi encore, mon petit coffre-fort pour tes secrets, à condition que tu brûleras tous les miens, s’il s’y en trouve. Eh ! qu’en ferais-tu ? Ce sont des choses de conscience, de ces choses entre l’âme et Dieu, quelques lettres de direction de M. Bories et de ce bon curé de Normandie dont je t’ai parlé. Je les garde par souvenir et par besoin ; ce sont mes papiers, mais qui ne doivent pas voir le jour. Si donc ce que j’écris ici comme en m’amusant s’accomplit, si tu deviens mon légataire, souviens-toi de brûler tout ce que contient cette boîte.
Le 2 avril. — « … Si l’inévitable nécessité de mourir attriste la nature humaine, la promesse de l’immortalité future encourage et console notre foi ; car pour vos fidèles, Seigneur, mourir n’est pas perdre la vie. » Voilà, mon ami, ce que j’ai lu à la préface des Morts, et à quoi je pense tout ce jour où mourut notre mère. Nous avons entendu la messe pour elle ce matin. Vous l’entendiez aussi à Paris, et je te voyais avec plaisir dans cette communion de prières. Je pensais que ma mère te regardait spécialement et t’envoyait du ciel quelque grâce, comme aurait fait Rachel à son fils Benjamin. N’étais-tu pas son dernier et bien-aimé enfant ? Je me souviens que tu me rendais quelquefois jalouse, que j’enviais les caresses, les bonbons, les baisers que tu recevais de plus que moi. C’est que j’étais un peu plus grande, et je ne savais pas que l’âge fît changer l’expression de l’amour, et que les tendresses, les caresses, ce lait du cœur, s’en vont vers les plus petits. Mais mon aigreur ne fut pas longue, et dès que la raison vint à poindre, je me mis fort à t’aimer, ce qui dure encore. Maman était contente de cette union, de cette affection fraternelle, et te voyait avec charme sur mes genoux, enfant sur enfant, cœur sur cœur, comme à présent, les sentiments grandis seulement. Si de l’autre vie on voit ce qui se passe sur la terre, ma mère doit être contente que nous nous aimions ainsi, que cette affection nous soit utile, douce, consolante, que nous nous donnions des conseils, des avis, des prières, secours de l’âme.