Mais tu ne pries plus, toi… C’est triste. Il n’y a pas de jour, surtout aujourd’hui, que je ne sente la puissance de la foi sur mon âme, tantôt pour la calmer, ou la contenir, ou l’élever. Je souffrais ce matin ; la mort, les larmes, les séparations, notre triste vie me tuaient, et par-dessus, des appréhensions, des frayeurs, des déchirements, une griffe de démon dans l’âme, je ne sais quelle douleur commençait. Eh bien, me voilà calme à présent, et je le dois à la foi, rien qu’à la foi, à un acte de foi. Je pense à ma mère, à la mort, à l’éternité sans peine, sans frayeur. Sur un fond triste nage un calme divin, une suavité que Dieu seul peut faire. En vain j’ai essayé d’autre chose en pareille occasion ; rien d’humain ne console l’âme, ne la soutient.
A l’enfant il faut sa mère,
A mon âme il faut mon Dieu.
Le 3. — J’attendais des lettres de Paris, de tes nouvelles, mais rien. Que dire, que penser ? Des qui sait ? des peut-être, des doutes. La triste chose que le doute, soit à l’esprit, soit au cœur ! Que Dieu nous en délivre ! Papa est allé à Andillac, voir si le porteur aurait laissé quelque chose ; j’attends ici dans la chambrette, mon reposoir. Oh ! que je suis fatiguée ! fatigue d’âme, mais qu’importe ? Je veux travailler, je veux écrire, je ne veux pas plier. Quelqu’un attend une lettre. J’en eus avant-hier de Félicité et de Marie de Thézac. Les lettres ne manquent pas, excepté les tiennes.
Le 4. — Il fait froid, il pleut, il neige. Un vent langoureux chante à ma fenêtre et me donne envie de lui répondre ; mais que dire au vent, à un peu d’air agité ? Hélas ! que nous ne sommes souvent pas autre chose ! J’ai fait cette nuit un grand songe. J’étais avec M. de Lamennais, je lui parlais de toi, de ses ouvrages anciens et nouveaux ; nous causions vivement et n’étions pas d’accord, car il ne l’était pas avec lui-même. Il contredisait tout ce qu’il a dit autrefois. Et je le plaignais, le pauvre égaré ! — « Oh ! vous détestez l’hérétique. — Non, Monsieur, non ; vous me causez une douleur profonde, vous me semblez une étoile égarée, mais qui ne peut manquer de reparaître au ciel. » Et sur ce, lui, l’hôtel où nous étions et moi, nous sommes confondus dans le chaos du sommeil ; mais cela m’est resté, et j’ai tout aujourd’hui ce génie dans la tête. Quand je pense que tu as vécu chez lui, avec lui, reçu ses leçons, l’intérêt que je lui porte devient intime. Oh ! que cet homme m’occupe, que je pense à son salut, que je le demande à Dieu, que je regrette sa gloire, sa gloire sainte ! Il me vient souvent de lui écrire sans me nommer, de lui faire entendre une mystérieuse voix de supplications et de larmes. Folie, audace de ma part ; mais une femme s’est rencontrée avec lui pour l’enfer, pour compléter la réprobation de ce prêtre : une autre ne pourra-t-elle pas s’en approcher pour le ciel ?
On met en terre un brave et saint homme, le Durel de Lentin, del Mas des Mérix[21], un modèle de paysan, simple, bon ; religieux, respectueux, nous tirant son chapeau jusqu’à terre. Il était aussi de ceux qu’on ne peut s’empêcher de saluer comme si on voyait la vertu. Ces hommes de bien sont rares, ils s’en vont et on n’en voit pas venir de pareils.
[21] Du hameau des Mérix.