Le 5. — Lettre de Mlle Martin ; arrivée de M. de Faramond, événements de la matinée. Il faut que je pense au dîner, à aider Mimi.


Le 6. — Il y a aujourd’hui dix-neuf ans que naquit, sur les bords du Gange, une frêle petite enfant qui fut appelée Caroline. Elle vient, grandit, s’embellit, et, charmante jeune fille, elle est ta fiancée à présent. J’admire ton bonheur, mon ami, et comme Dieu en a pris soin dans la compagne qu’il te donne, dans cette Ève sortie de l’Orient avec tant de grâces et de charmes ! Puis je lui vois tant de qualités de cœur, tant de douceur, de bonté, de dévouement, de candeur, tout en elle est si beau et bon que je la regarde pour toi comme un trésor du ciel. Puissiez-vous être unis, être heureux ! Nous venons d’entendre la messe à votre intention, et, suivant l’expression de Mlle Martin, pour demander à Dieu le bonheur de Caroline et les grâces nécessaires à la nouvelle vie qui va s’ouvrir devant elle. Oh ! de grand cœur nous entrons dans ces vues. Mettons, mettons le ciel de notre côté, demandons à Dieu ce qu’il nous faut, pauvres et impuissantes créatures. Le bon pasteur demain dira une autre messe pour toi ; c’est lui-même qui l’a offert : « Il faut prier aussi pour M. Maurice… » Suite de l’idée du bouquet, pressentiment de votre union.


Le 7. — « D’où diriez-vous que je viens, ma chère Marie ? Oh ! vous ne devineriez pas ; de me chauffer au soleil dans un cimetière. Lugubre foyer si l’on veut, mais où l’on se trouve au milieu de sa parenté. Là, j’étais avec mon grand-père, des oncles, des aïeux, une foule de morts aimés. Il n’y manquait que ma mère qui, hélas ! repose un peu loin d’ici. Mais pourquoi me trouvais-je là ? Me croyez-vous amante des tombeaux ? Pas plus qu’une autre, ma chère. C’est que je suis allée me confesser ce matin : et comme il y avait du monde, et que j’avais froid à l’église, je suis sortie et me suis assise au soleil dans le cimetière ; et là les réflexions sont venues, et les pensées vers l’autre monde et le compte qu’on rend à Dieu. Le bon livre d’examen qu’une tombe ! Comme on y lit des vérités, comme on y trouve des lumières, comme les illusions, les rêves de la vie s’y dissipent, et tous les enchantements ! Au sortir de là, le monde est jugé, on y tient moins.

Le pied sur une tombe, on tient moins à la terre.

Il n’est pas de danseuse qui ne quittât sa robe de bal et sa guirlande de fleurs, pas de jeune fille qui n’oubliât sa beauté, personne qui ne revînt meilleur de cette terre des morts.

« Mais que vais-je dire à ma pauvre malade ? Pardon, chère amie, je devrais vous égayer, vous distraire, vous chanter quelque chose comme le joyeux bouvreuil ; mais je suis un oiseau qui s’abat partout, et vous fait son ramage suivant les lieux et les émotions. A vous, toute bonne, à m’écouter avec bonté, à ne pas trouver trop étrange ce qui me partira du cœur, souvent peu en rapport avec vous. Malgré nos sympathies, il y a en nous des différences de nature et d’éducation qui me feraient craindre pour moi, pour notre amitié, si je ne pensais que Dieu l’a faite, qu’elle ne repose sur rien d’humain. Ne pas se connaître, ne s’être pas vus et s’aimer, n’est-ce pas tout spirituel ? Aussi, je me sens pour vous une affection toute sainte, quelque chose au cœur qui n’est que tendresse et prières pour vous.

« Que je voudrais vous voir heureuse ! Votre bonheur… qui le peut faire ? Où le croyez-vous ? Dites, que je vous aide à le trouver. Ce n’est que pour cela que je suis votre amie. Voyons, cherchons. Quelle recherche ! Avez-vous lu l’histoire de ce roi désolé de la perte de sa femme, à qui un philosophe promit de la ressusciter pourvu qu’on lui trouvât trois heureux pour en graver le nom sur le tombeau de la reine. Jamais on ne put les trouver. Ce qui signifie sans doute que notre âme resterait morte, s’il lui fallait pour vivre un bonheur humain. Mais, au contraire, il lui faut sortir de toute l’enceinte du monde et chercher au delà, c’est-à-dire en Dieu, dans la vie chrétienne, ce que le monde ne possède pas. Il n’a pas de bonheur. Ceux qui l’ont le plus aimé le disent. Il distrait, mais ne remplit pas le vide du cœur. Oh ! le monde a de belles fêtes qui attirent ; mais, sois en sûre, tu te sentiras seule et glacée au milieu de cette foule joyeuse. Dans ces expressions si franches, dans cet aveu d’une amie du monde, le monde est jugé. Quelle tristesse dans cet isolement, cette froideur, cette glace où le cœur se trouve au milieu des plaisirs et de ceux qui les partagent ! Cela seul me les ferait délaisser si jamais je les rencontrais.

« Savez-vous, ma chère Marie, que vous me faites du bien par vos réflexions, que vous me faites connaître le monde dans vos lettres qui sont des tableaux, que vous me détachez fort de toutes mes illusions, de tout ce qui ne nous rend pas heureux. Votre expérience m’instruit, et je bénis Dieu cent fois de ma vie retirée et tranquille. Autrement, quel danger ! Je me sens dans le cœur tout ce que je vois dans les autres ; le même levain est dans tous, mais il monte différemment suivant les circonstances et la volonté, car le vouloir est pour beaucoup dans le développement du cœur. On l’aide à être bon ou mauvais, faible ou fort, à peu près comme un enfant qu’on élève. Aussi n’est-ce pas sur les penchants, mais sur les œuvres que l’Évangile dit que nous serons jugés. Oh ! quand on y pense à ce jugement, il y a bien de quoi faire attention à sa vie, à son cœur : tant de périls dedans, dehors ! Mon Dieu, que cela fait craindre et fait prendre de précautions, et désirer presque de quitter ce monde !