Ah ! mon âme craint tant de se souiller sur terre !

Ah ! comment conserver sa divine blancheur

Au milieu de la fange et parmi la poussière

Qui s’attache ici bas à tout, même à la fleur ?

« Voilà pour vos oraisons jaculatoires, je suis toute contente de vous en fournir. Vous en pourriez faire de plus saintes, mais ne les faites pas si haut en plein salon ; ma vanité entend, prenez garde.

« Une tristesse, un regret à cette occasion : je vois que mon paquet pour l’Ile de France vous est tout demeuré, mon pauvre cousin sera mort en croyant que je l’oubliais. Je n’ai regret qu’à cela. Je me félicite trop d’un hasard qui vous a remis cette lettre et m’a valu votre amitié. Depuis ce jour vous m’aimez, dites-vous. Que ne le disiez-vous plus tôt ! Il a fallu bien des jours, des événements, des choses pour nous enchaîner enfin ; mais quand nous verrons-nous ? Il ne dépendra pas de vous que ce ne soit bientôt, et je ne sais comment vous remercier de vos offres si gracieuses. Que je vous serais obligée ! Je n’accepte pas encore, n’ayant pas pris époque pour mon voyage à Paris. Je n’irai que pour le mariage ou après. On attend des papiers de Calcutta qui décideront l’affaire tout de suite.

« Qu’il me tarde, qu’il me tarde de savoir si mon frère aura une position sortable ! Je suis bien en peine sur son avenir, sur sa santé surtout. Cette chère santé, que de craintes ! Le voilà encore malade ; il a eu trois accès, et la pâleur est revenue. On nous dit qu’il est mieux, que la fièvre le quitte ; mais j’ai peur qu’on ne nous trompe, et je viens vous prier de ne pas me tromper, d’avoir la complaisance de l’envoyer voir et de me dire franchement ce qui en est. Ce n’était que trop vrai, quand il vous fit dire que son médecin lui défendait de sortir. Moi aussi je lui défendrais ce mauvais air de Paris, et surtout d’éviter toute émotion. C’est ce qui le tue. Qu’on lui évite tout ce qui porte au cœur. Je remercie M. de M… de la visite qu’il a bien voulu lui faire, et vous de votre bienveillance que vous lui conserverez, j’espère.

« Mais parlons de vous, de votre chère santé, qui m’intéresse aussi, vous savez ; non, vous ne le savez pas, ni tout le plaisir que m’ont fait ces mots : « Je suis mieux, beaucoup mieux. » Oh ! que ce mieux vous demeure ! qu’il aille croissant, de sorte qu’en vous voyant je vous trouve guérie, chère malade, guérie, entendez-vous ? Il y faut travailler, suivre les ordonnances de votre médecin, ne vous occuper plus que de votre santé ; seulement, pour mon bonheur, cultivez un peu l’amitié qui, d’ailleurs, console de bien des choses. Puis, Dieu aidant, nous verrons si tout ira mieux. N’oubliez pas non plus la prière, ce bon remède de l’âme ; si mon livre est de votre goût, lisez-le, et votre ange gardien sera content. Quel nom vais-je prendre là ? mais, j’accepte tout de vous, et je bénis Dieu de pouvoir vous être utile sous quelque dénomination que ce soit.

« Savez-vous que la fièvre vous inspire joliment, et que votre hymne aux souffrances m’a frappée. C’est une Byronienne. Mais n’allez pas prendre de tels sujets de chants, je vous prie, et vous faire voir crucifiée sur ce calvaire sans espérance, où les souffrances vous disent : Tu ne nous échapperas pas, la fatalité t’a marquée au berceau, tu nous appartiens. Il est vrai, nous naissons tous comme voués au malheur. Chacun souffre de quelque chose ; mais comme ce martyr, quand on est chrétien, on souffre, mais on voit les cieux ouverts. Oh ! la foi, la foi ! rien que cela me console et me fait comprendre la vie. C’est vous parler à cœur ouvert, c’est que je vous aime. Adieu, je vous rends un baiser aussi tendre que le vôtre. »

Voilà ce que j’écrivais ce matin à une amie que j’ai depuis peu et que déjà j’aime beaucoup. Le ton que je prends avec elle n’est pas celui d’une lettre de femme, de nos légères causeries ; mais il le faut, il m’est inspiré par ce qu’elle attend de moi. Hélas, hélas, pauvre âme malade !