Qu’est-ce que la timidité ? d’où vient-elle ? Je l’ai cherché ; je me suis demandé ce qui faisait rougir, ce qui empêchait de parler, de paraître devant quelqu’un, et c’est toujours pour moi un mystère. Encore ce matin, ayant un mot à dire à M. le curé, qui certes n’est pas intimidant, je n’ai jamais pu me décider à passer à la sacristie. Quelle bêtise ! on le sent et on en souffre, je ne sais quoi vous garrotte, vous étreint, si bien qu’il semble que le sang cesse de circuler et se porte sur le cœur, qui fait pouf, pouf, à grands coups.


Le 8. — Pauvre Lili ! elle se meurt, je viens d’apprendre qu’elle se meurt de la poitrine. Les peines de cœur l’ont tuée ; elle cède à tant de coups qui l’ont ébranlée depuis dix ans. C’est Paul qui vient de nous donner ces tristes nouvelles, et nous dire d’aller, une de nous, auprès de la malade qui nous demande. Nous irons la semaine prochaine, après Pâques. C’est aujourd’hui les Rameaux. Je viens de mettre le mien à ma chapelle, tu sais, sous sainte Thérèse. Il sera flétri l’an prochain, hélas, et bien d’autres choses ! Il faut que j’écrive à Louise.


Le 9. — Une lettre de Caroline, enfin ! Je sais, j’entends, je lis que tu vas tout à fait bien. Quel plaisir ! Faut-il que je lise aussi : « Maurice est triste, il a un fond de tristesse que je cherche à dissiper ; je la lis dans ses yeux… » Mon pauvre ami, qu’as-tu donc, si ce n’est pas la fièvre qui t’accable ? N’es-tu pas content de ta vie, jamais si douce ? n’es-tu pas heureux auprès de cette belle et bonne enfant qui t’aime, de votre union qui s’approche, d’un avenir ?… Oh ! je crois que rien ne te plaît : un charme goûté, c’est fini, c’est épuisé. Peut-être que je me trompe, mais il me semble voir en toi je ne sais quoi qui t’empoisonne, te maigrit, te tuera, si Dieu ne t’en délivre. Que tu me fais de peine, que tu m’en fais ! Si je pouvais quelque chose à cela ! mais nous sommes séparés ! Tu me dirais ce que tu as, ce que c’est que cette tristesse que tu as emportée d’ici. Le regret de nous quitter ? C’est une peine, mais pas dévorante ; et puis quitter des sœurs pour sa fiancée, du doux au plus doux, on se console. Je ne veux pas tant chercher ni tant dire. Nous verrons, hélas ! nous verrons. J’ai de tristes pressentiments.

Des hirondelles, oh ! des hirondelles qui passent ! les premières que je vois. Je les aime, ces annonceuses du printemps, ces oiseaux que suivent doux soleil, chants, parfums et verdure. Je ne sais quoi pend à leurs ailes qui me fait un charme à les regarder voler ; j’y passerais longtemps. Je pense au passé, au temps où nous les poursuivions dans la salle, où nous soulevions une planche du galetas pour voir leur nid, toucher les œufs, leurs petits : gais souvenirs d’enfance dont tout est plein ici pour peu qu’on regarde. Murailles, fleurs, oiseaux, tout les porte. Des petits poulets viennent de naître et piaulent au coin du feu. Voilà encore qui fait plaisir. Toute naissance porte joie.


Le 10. — La date est mise, il faut donc écrire quelque chose. Que sera-ce ? que portera cette feuille de papier ? Rien ; rien n’est venu, rien ne s’est fait ni passé dans notre solitude. Si ce n’est quelque chant d’oiseau, bruit de vie ne s’est fait entendre ; un soleil splendide passait sur ce calme ; assise dans ma chambre, je dépêchais une paire de bas pour Jeanne-Marie, tout en lisant. Je lisais la merveilleuse époque de saint Louis, de ce temps où l’on vit un si grand roi et de si grands saints.


Le 21. — Je viens d’Albi, je viens de laisser notre chère Lili au cimetière. Quelle douleur ! quels regrets, quel vide, quels souvenirs ! Mon Dieu ! voir mourir ceux qu’on aime ; se dire : C’est fini, tu ne la verras plus ! non, plus ; l’éternité entre nous ! mais l’éternité bienheureuse, j’espère. C’est ce qui console. Mon ami, que deviendrions-nous sans cela, sans un peu de foi dans l’âme ? C’est ce qui la soutient, l’empêche de tomber dans un abîme de douleur ou de désespoir. Lili, ma sainte Lili, comme je la crois heureuse ! comme je la vois dans une splendeur infinie, une paix inaltérable, un repos assuré ! C’est nous qu’elle plaint, nous, ses amis, qu’elle voit dans ce pauvre monde, dans les peines, les agitations, les angoisses ! Oh ! que je l’ai vue souffrir, mais avec quel calme, la pauvre martyre ! Aussi tout le monde l’appelait la sainte ; cela se voyait sur son visage devenu tout céleste et beau après sa mort.