Je ne l’ai pas vue alors, mais un peu avant. A genoux auprès de son lit, je lui lisais les prières pour la préparation à la mort, de Bossuet, que j’avais emportées exprès pour elle. Quand je partis d’ici, le jeudi saint, je compris bien que c’était pour la voir mourir. Je pensai à ces provisions pour son âme, dernière marque, hélas ! de mon amitié. Je pris aussi ce cahier, je pense à toi toujours, je voulais écrire cette mort ; mais impossible de rien faire que prier et demeurer auprès de l’agonisante. En arrivant, j’ai trouvé ta lettre que Mimi m’a remise. Quel plaisir en tout autre temps ! Tu vas mieux, bien content, vivant, très-vivant, dis-tu ; mais l’autre mort me gâte tout, m’attriste trop pour sentir aucune joie. Ce n’est pas que je sois en larmes, ni désolée ; c’est un fond de cœur calme, un deuil intérieur, enfin je ne sais quelle douleur, mais c’en est une, car j’aimais Lili et je l’ai perdue… — C’était le mardi 17 avril, à minuit ; je l’avais quittée à quatre heures. Papa ne voulut pas me la laisser revoir et m’emmena chez Mme Combes, où j’ai reçu pendant deux jours la meilleure hospitalité. Nérine de Tonnac, mon ancienne amie, était auprès de moi et ma bonne compagne de nuit et de jour. Je lui suis bien reconnaissante de ce qu’elle a fait pour moi dans cette occasion. Il faut que j’écrive à Caro ; puis je reviendrai ici, si je puis.
Le 25. — Je n’ai pas pu depuis trois jours, encore n’est-ce que pour un moment que je me retire ici. Lili, j’ai toujours Lili en pensée et me sens prête à parler d’elle. Quand j’entends les cloches, je pense aux saintes prières qu’elle a faites à l’église, même ici dans la chambrette ; quand je vois le ciel, je me dis qu’elle est là et lui demande bien des choses. Les amis sont, sans doute, bien puissants près de Dieu. Voilà M. F…, visite que j’aime assez ; nous parlerons ensemble de Lili. C’est demain une grande solennité à Andillac, une première communion. Augustine, toute jeune qu’elle est, est du nombre des heureux enfants. Dans quelque temps elle pourrait être plus instruite, mais M. le curé préfère l’innocence au savoir, et je trouve qu’il a raison. Le brave homme va demain déployer tout son zèle de bon pasteur, toute sa tendre charité. C’est aussi un beau jour pour lui.
Le 29. — Quelle douce et simple et pieuse et touchante cérémonie ! Je n’ai que le temps de le dire et d’assurer que de toutes les fêtes celle que j’aime le plus, c’est une première communion dans une campagne, Dieu se donnant simplement à des enfants. Miou, la petite Françonil de Gaillard et Augustine étaient ravissantes d’innocence et de beauté. Qu’elles étaient jolies sous leurs petits voiles blancs, lorsque, revenant de la sainte table, elles pleuraient là-dessous ! Divines larmes ! Enfants unies à Dieu, qui pourrait dire ce qui se passait dans leur âme en ce moment ? M. le curé a été admirable d’onction, de mansuétude ; c’était le Sauveur disant aux enfants : Venez à moi. Oh ! comme il leur parlait amoureusement, et comme il leur a recommandé ensuite cette robe blanche, cette innocence dont ils étaient revêtus ! Pauvres enfants, que de risques ! Je me disais : « Qui de vous la ternira le premier ? » Ils ne s’en vont pas à Paris ; mais la terre est partout souillée, partout le mal se trouve, et séduit et entraîne.
Le 2 mai. — Hier, 1er mai, je n’ai pu rien écrire. Ce fut cependant un beau jour au ciel et ici, grand soleil, grande musique d’oiseaux et trois lettres : Antoinette, Marie de Thézac et Caro se sont rencontrées dans mes mains. Je les aime toutes et leurs lettres ; mais celles de Caro me semblent des sœurs, même tendresse et bienveillance pour toi et nous. C’est chose charmante que des amis de la sorte, dévoués et désintéressés. On n’en trouve guère. Depuis Victor et Philibert nous n’avions plus d’amis de cœur. Le bon pasteur aussi nous est tout dévoué : il est venu passer la journée, s’est montré gai, complaisant. Le soir j’étais mieux ; la douce gaieté fait du bien, relève le cœur, et j’aime ceux qui l’apportent. Cette fois je l’ai payée d’un petit tribut de complaisance. Voici : M. le curé est chargé de toutes les pompes de l’église aux G…, pour l’arrivée de l’archevêque qui va donner la confirmation. Il lui faut des devises, il m’en a demandé et je n’ai pu dire non. Je n’aime pas de refuser. Cela m’ennuyait un peu ; je n’aime pas les devises, qui sont toutes bêtes. Je les ai faites en patois pour sauver l’honneur du français. C’est, d’ailleurs, la langue des campagnes.
Avant hier *** m’a écrit. Je ne suis pas contente de sa santé. Oh ! que les passions nous dérangent, qu’elles nous brisent cœur et corps ! On n’en revient pas, si Dieu n’aide. Pourra-t-il l’aider ? Mes conseils n’y font pas grand’chose. Qui sait ce que tu fais, toi ! Cela me peine grandement, toutes ces choses.
Le 3 mai. — Nous venons du hameau, de voir Romiguières qui est bien malade. Je crains qu’il n’en sorte pas. Ainsi nos voisins nous quittent l’un après l’autre. Après la Vialarette, celui-ci, autre habitué de la maison. Je les regrette : ces braves gens sont de meilleurs amis qu’on ne pense et qu’on n’en trouve dans le monde. Le dévouement ne se tient pas toujours au rang le plus élevé. Voilà qui finit ce cahier assez rempli de deuil, trois morts sous les yeux. Mon Dieu, qui sait qui les suivra ? Au moins ceux-ci étaient prêts à rendre compte, de bons chrétiens, de bonnes âmes. Romiguières a demandé de lui-même M. le curé dans la nuit. Le viatique reçu, il est tombé en délire bientôt.