Va sous clef, mon petit cahier.

VII

Le 3 mai au soir [1838]. — Depuis ce matin, rien de joli que la naissance d’un agneau et ce cahier qui commence au chant du rossignol, devant deux vases de fleurs qui embaument ma chambrette. C’est un charme d’écrire dans ces parfums, d’y prier, d’y penser, d’y laisser aller l’âme. Ce matin j’ai apporté ces fleurs pour donner à ma table une façon d’autel avec une croix au milieu, et y faire le mois de Marie. Cette dévotion me plaît. Es néyt[22].

[22] Il fait nuit.


Le 5. — Je suis fatiguée d’écriture, deux grandes lettres m’ont brisé la main. Aussi ne mettrai-je pas grand’chose ici ; mais je veux marquer un beau jour, calme, doux et frais, une vraie matinée de printemps. Tout chante et fleurit : Nous venons de la promenade, papa, moi et mon chien, le joli chien de Lili : chère petite bête ! il ne me quitte jamais ; quand je m’assieds, il vient sur mes genoux ; si je marche, il suit mes pas. On dirait qu’il me comprend, qu’il sait que je remplace sa maîtresse. Nous avons rapporté des fleurs blanches, violettes, bleues, qui nous font un bouquet charmant. J’en ai détaché deux pour envoyer à E***, dans une lettre : ce sont des dames de onze heures ; apparemment ce nom leur vient de ce qu’elles s’ouvrent alors, comme font d’autres à d’autres heures, charmantes horloges des champs, horloges de fleurs qui marquent de si belles heures. Qui sait si les oiseaux les consultent, s’ils ne règlent pas sur des fleurs leur coucher, leur repas, leurs rendez-vous ? Pourquoi pas ? tout s’harmonise dans la nature ; des rapports secrets unissent l’aigle et le brin d’herbe, les anges et nous dans l’ordre de l’intelligence. J’aurai un nid sous ma fenêtre ; une tourterelle vient de chanter sur l’acacia où il y avait un nid l’an dernier. C’est peut-être la même. Cet endroit lui a convenu, et, en bonne mère, elle y replace son berceau.


Le 7. — On est venu ce matin, à quatre heures, demander à papa des planches pour la bière du pauvre Romiguières. Nous perdons tous nos amis du Pausadou. Deux morts dans quelques jours ! que cela s’est fait promptement pour la Vialarette et celui-ci !

Après avoir écrit à Marie, à Antoinette, à Caro, il est nuit et je sors d’ici, mais plus tranquille, plus reposée. Rien ne me fait du bien comme d’écrire, parce qu’alors je m’oublie. La prière me fait le même effet de calme, et même mieux, en ce qu’il entre quelque chose de suave dans l’âme.