Le 12. — Depuis cinq jours je n’ai pas écrit ici ; dans ce temps il est venu des feuilles, des fleurs, des roses. En voilà une sous mon front, qui m’embaume, la première du printemps. J’aime à marquer le jour de cette belle venue. Qui sait les printemps que je retrouve ainsi dans des livres, sur une feuille de rose où je date le jour et l’an ? Une de ces feuilles s’en fut à l’île de France, où elle fit bien plaisir à ce pauvre Philibert. Hélas ! elle aura disparu comme lui ! Quoique je le regrette, ce n’est pas cela, mais je ne sais quoi qui m’attriste, me tient dans la langueur aujourd’hui. Pauvre âme, pauvre âme, qu’as-tu donc ? que te faut-il ? Où est ton remède ? Tout verdit, tout fleurit, tout chante, tout l’air est embaumé comme s’il sortait d’une fleur. Oh ! c’est si beau ! allons dehors. Non, je serais seule et la belle solitude ne vaut rien. Ève le fit voir dans Éden. Que faire donc ? Lire, écrire, prier, prendre une corbeille de sable sur la tête comme ce solitaire et marcher. Oui, le travail, le travail ! occuper le corps qui nuit à l’âme. Je suis demeurée trop tranquille aujourd’hui, ce qui fait mal, ce qui donne le temps de croupir à un certain ennui qui est en moi.

Pourquoi est-ce que je m’ennuie ? Est-ce que je n’ai pas tout ce qu’il me faut, tout ce que j’aime, hormis toi ? Quelquefois je pense que c’est la pensée du couvent qui fait cela, qui m’attire et m’attriste. J’envie le bonheur d’une sainte Thérèse, de sainte Paule à Bethléem. Si je pouvais me trouver dans quelque sainte solitude !… Le monde n’est pas mon endroit ; mon avenir serait fait alors, et je ne sais ce qu’il sera. Quelle belle-sœur aurons-nous ? J’ai deux de mes amies qui, après la mort de leur père, ont reçu leur congé de la maison, et je trouve cela si amer ! Ensuite le ciel qu’on s’assure bien mieux dans la retraite. Ce sont mes raisons, pas les tiennes : quittons-nous. Je ne veux plus te rien dire que je ne sois plus tranquille, je ne te dirais rien de bon. Adieu jusqu’à…

Me voici ce soir avec trois lettres, d’Euphrasie, de Marie, de Lucie, jeunes filles bien peu ressemblantes, chacune avec son charme. Les femmes, nous sommes variées comme les fleurs et nous n’en sommes pas fâchées.


Le 14. — Pas d’écriture hier, c’était dimanche. Saint Pacôme aujourd’hui, le père des moines. Je viens de lire sa vie qui est fort belle. Ces vies de reclus ont pour moi un charme ! celles qui ne sont pas inimitables surtout. Les autres, on les admire comme des pyramides. En général, on y trouve toujours quelque chose de bon quand on les lit avec discernement, même les traits les plus exagérés : ce sont des coups de héros qui portent au dévouement, à l’admiration des choses élevées.

Malgré cela, pour bien des personnes, la Vie des saints me semble un livre dangereux. Je ne le conseillerais pas à une jeune fille, même à d’autres qui ne sont pas jeunes. Les lectures peuvent tant sur le cœur, qui s’égare aussi pour Dieu quelquefois. Hélas ! nous l’avons vu dans la pauvre C… Comme on devrait prendre garde à une jeune personne, à ses livres, à ses plumes, à ses compagnes, à sa dévotion, toutes choses qui demandent la tendre attention d’une mère ! Si j’avais eu la mienne, je me souviens de choses que je faisais à quatorze ans qu’elle ne m’eût pas laissé faire. Au nom de Dieu, j’aurais tout fait, je me serais jetée dans un four, et certes le bon Dieu ne voulait pas cela ; il ne veut pas le mal qu’on fait à sa santé par cette piété ardente, mal entendue, qui, en détruisant le corps, laisse vivre bien des défauts souvent. Aussi saint François de Sales disait-il à des religieuses qui lui demandaient la permission d’aller nu-pieds : « Changez votre tête et gardez vos souliers. »


Le 15. — Une visite hier vint couper notre causerie ; je la reprends, moins en train de paroles, à cause d’une peine que j’ai au cœur. C’est ta lettre qui m’a fait cela, qui me fait craindre encore pour ta santé. Pourquoi prends-tu le lait d’ânesse ? pourquoi dis-tu que le printemps te rétablira entièrement ? N’est-ce pas que tu n’es pas aussi bien que tu dis d’abord ? Les bien-portants ne parlent pas de remèdes. On nous trompe, tu nous trompes : l’air de Paris ne t’est pas bon, il te tuera, il a tué le pauvre Victor. Je tremble qu’il n’y ait cette ressemblance de plus entre vous. Mon Dieu, détournez de moi les idées tristes ! Mon ami, je voudrais bien avoir une lettre de toi ; celle d’aujourd’hui est pour tous, et c’est de l’intime qu’il me faut. L’amitié se nourrit de cela.

Il y a quelque temps que je suis ici ; Mimi est seule, je vais la joindre. Je m’amusais à lire d’anciennes lettres. Papa arrive ce soir avec une besace garnie de livres ; Éran vient de la foire avec des cochons, des échaudés et du fromage ; un peillarot[23], des hirondelles, qui sont passés, voilà pour un jour au Cayla. On parle de souper à présent ; ô bouche !

[23] Marchand de fil, aiguilles, etc., qui parcourt les campagnes.