Le 16. — Nous allons à Frauseilles, en caravane, pour voir fondre notre cloche. Cette course m’amuse fort, je pars.
Le 17. — Oh ! c’était bien la peine ! nous n’avons rien vu. La cloche se fond et se fait sous terre, rien ne paraît que le fourneau : flamme et fumée. Il y avait pourtant une foule de monde d’Andillac et des environs, ce qui m’amusait de voir des curieux plus attrapés que moi encore et de leur dire : Qu’abés bist ?[24]
[24] Qu’avez-vous vu ?
Je ne suis pas en train d’écrire ; il fait un vent qui souffle à tout emporter, même les idées. Sans cela, je dirais tout ce qui m’est venu près de ce fourneau, en pensées religieuses, gaies, tristes ; ce que j’ai coulé d’années, de siècles, de baptêmes, de glas, de noces, d’incendies, avec cette cloche. Quand elle finira, qui sait tout ce qui aura fini dans Andillac et dans le monde ? L’âge des cloches prend des siècles, du temps sans fin, à moins d’un malheur ou d’une révolution. Ainsi, tous tant que nous étions là, nous ne la verrons pas refondre. Cela seul est solennel : ne plus voir ce qu’on voit. Il y a là quelque chose qui fait qu’on y attache fort les yeux, quand ce ne serait qu’un brin d’herbe. Ainsi j’ai pensé de l’église de Frauseilles où je me suis recueillie un moment, et dont j’ai bien regardé la porte fermée pour toujours, car apparemment je n’y reviendrai plus. Que ce mot doit être triste pour les endroits où le cœur tient ! Si pour toujours je voyais se fermer la porte du Cayla, la porte du jardin, la porte de papa, la porte de la chambrette !… Oh ! que doit-il en être de la porte du ciel ?
Que n’es-tu là ! nous partagerions deux pommes que me donna Julie de Gaillard que j’allai voir comme payse. Cette bonne femme ne savait comment me traiter, m’exprimer le plaisir que lui faisait ma visite. Je n’ai pas perdu mes pas à Frauseilles, j’ai fait plaisir, j’ai caressé un petit enfant dans son berceau, j’ai vu en passant près du cimetière les tombes de nos vieux amis de Clairac, indiquées par une croix de fer. Rien ne paraît que cela, le niveau se fait vite sur la terre des morts ! Qu’importent les apparences ? L’âme, la vie n’est pas là. O mon Dieu ! cela serait trop désolant. J’ai beaucoup pensé à toi dans tout ça, parce qu’il y avait une troupe de curés qui m’ont demandé de tes nouvelles, ce qui m’a fait bien plaisir de voir que l’Église t’aime. Adieu ; tu vois bien que je n’ai rien dit.
Ce soir à dix heures. — Il est nuit sombre, mais c’est à écouter toujours les grillons, le ruisseau et un rossignol, rien qu’un, qui chante, chante, chante dans cette obscurité. Comme cette musique accompagne bien la prière du soir !
Le 18. — Pas moyen de sortir, il pleut. C’est un jour à lire, à écrire pour remplacer les promenades, belles occupations du printemps. A tout moment, on est dehors ; nous menons une vie d’oiseau en plein air sous les ombres. C’est un charme, et que de plaisirs variés à chaque coup d’œil, à chaque pas, pour peu qu’on y regarde ! Hier Mimi m’apporta de magnifiques rubans d’herbe rayée blanc et vert, satinée, brillante ; c’était à nouer au menton. Je l’ai mise dans un vase où j’admire encore mes rubans un peu fanés. Ils seraient plus jolis sur pied ; ces articles de modes ne doivent pas sortir des bois.