J’aimerais bien de connaître un peu la botanique ; c’est une étude charmante à la campagne, toute pleine de jouissances. On se lie avec la nature, avec les herbes, les fleurs, les mousses qu’on peut appeler par leur nom. Étudie la botanique, Maurice, tu me l’apprendras. Ce serait bien facile avec une Flore. Mais quand seras-tu ici au printemps ? Tu n’y viens que tard ; ce n’est pas lorsque l’hiver a fauché toute la beauté de la nature (suivant l’expression de notre ami, saint François de Sales) qu’on peut se mettre à botaniser : plus de fleurs alors, et ce sont les fleurs qui m’intéressent parce qu’elles sont si jolies sur ces tapis verts. J’aimerais de connaître leur famille, leurs goûts, quels papillons elles aiment, les gouttes de rosée qu’il leur faut, leurs propriétés pour m’en servir au besoin. Les fleurs servent aux malades. Dieu fait ses dons à tant de fins ! Tout est plein pour nous d’une merveilleuse bonté ; vois la rose qui, après avoir donné du miel à l’abeille, un baume à l’air, nous offre encore une eau si douce pour les yeux malades. Je me souviens de t’en avoir mis des compresses quand tu étais petit. Nous faisons tous les ans des fioles de cette eau qu’on vient nous demander.

Mais j’ai dit que c’était un jour à écrire. Qu’écrire ? Je n’en sais rien, je sens que j’écrirais. Si j’avais un plan, un cadre fait, je le remplirais tous les jours un peu, et cela me ferait du bien. Le trop-plein fait torrent parfois, il vaut mieux lui ouvrir passage. Je n’épanche guère qu’ici, et peu parce que… le papier vole. Qui sait quand je le lance vers Paris où il peut tomber ? Aussi m’arrive-t-il d’effacer quand je relis ; tu l’auras vu dans le dernier cahier. Il était question d’E***, je m’étais laissée aller à de trop vives peintures, et même fausses, je l’ai vu depuis par ses lettres. C’est une bonté passionnée, sans rancune, sans amertume, candide dans ses torts, une enfant avec un cœur de feu. Je vois ceci comme bien étonnant, comme venant de Dieu, et je m’attache à l’âme qu’il m’a confiée, qui me dit : « Aimez-moi, aidez-moi à aller au ciel. » Oh ! je lui aiderai de mon mieux, je l’aimerai toujours, car l’amitié sainte n’est qu’un écoulement de la charité qui ne meurt pas.

Le rossignol d’hier soir a chanté toute la journée. Quel gosier ! s’il était anglais, je dirais qu’il avait fait un pari.


Le 19. — Trois lettres et l’arrivée d’Éliza. C’est Louise, Marie et Euphrasie qui nous écrivent. Cette pauvre Euphrasie si triste, si désolée de la mort de sa chère tante, me fait compassion. Cœur si bon, si ardent, si tendre, qu’elle va souffrir à présent ! Lili lui remplaçait sa mère.


Le 24. — Un mot ce soir que j’ai le temps, que je suis seule, que je pense à toi, que c’est l’Ascension, un beau jour, un jour saint où l’âme monte, monte au ciel. Mais non, je suis bien ici, il semble qu’on ne se détache point d’écrire. On m’appelle.


Le 26. — Deux jours entre ces lignes sans t’écrire, et depuis sont venues des lettres, des nids d’oiseau, des roses sur la terrasse, sur ma table, partout. Il est venu cent choses de Gaillac ; de plus loin, la mort du prince de Talleyrand : c’était de quoi écrire ou jamais ; mais nous faisons des pèlerines avec Éliza, et le monde passerait sous notre aiguille qu’on ne la quitterait pas. Que peu de chose nous suffit ! cela m’étonne. Je n’ai pas le temps de dire pourquoi.