Le 27 au soir. — Premier Angelus de notre cloche neuve. Je viens de l’écouter à la fenêtre de la salle et me suis levée de table tout exprès pour ce plaisir, suivi de tant de pensées diverses que j’aime. Mélange religieux de joie, de deuil, de temps, d’éternité, berceaux, cercueils, ciel, Dieu : la cloche annonce tout cela, me l’a mis dans l’esprit à présent. Oh ! surtout, surtout je pense quel premier glas elle sonnera ! pour qui ? je le marquerai ; A quelle page ? peut-être ne le marquerai-je pas. Quel vivant peut se dire : Je parlerai d’un mort ? Mon Dieu, nous passons si vite ! Cependant je suis bien portante ; mais je vois des fleurs, mises toutes fraîches ce matin dans un vase, flétries et toutes mortes ce soir. Ainsi de nous : le vase où nous avons la vie n’en contient pas pour plus d’un jour.
Des visites de curés : celui du canton, celui de Vieux et le nôtre, trois hommes bien différents : l’un sans esprit, l’autre à qui il en vient, et l’autre qui le garde. Ils nous ont raconté force choses d’église qui intéressent pour parler et pour répondre un moment ; mais en général les variantes plaisent en conversation, l’entretien de mille choses diverses, ce qui fait la causerie, chose rare. Chacun ne sait parler que de sa spécialité, comme les Auvergnats de leur pays. L’esprit reste chez soi aussi bien que le cœur.
Éliza vient de nous quitter à mon grand regret. Tous les départs attristent ; pour me consoler, j’ai une lettre bien tendre et bien aimable devant les yeux et dans le cœur. Ce n’est pas de toi, c’est d’E*** qui me dit toujours de mille façons qu’elle m’aime, qu’elle souffre de corps et d’âme, et que je sais jeter quelques fleurs sur les heures trop souvent arides de sa vie. Pauvre amie ! pauvre femme ! que je m’estime heureuse de lui faire du bien ! aussi je m’en vais lui donner tout ce que je pourrai de doux, de consolant, de pieusement suave, toutes les fleurs possibles. Comme elle souffre ! comme quelqu’un lui a fait du mal ! comme cela me porte à la guérir, à lui indiquer des remèdes ! Je n’en désespère pas, car Dieu nous aide, il vient visiblement en aide à cette pauvre âme ; de lettre en lettre ses dispositions sont meilleures, sa foi plus ranimée, son cœur plus tourné du côté du ciel, et cela fait tout espérer. Chaque matin, elle dit une prière à la Vierge, que je lui ai envoyée. « A huit heures, me dit-elle, nous serons ensemble devant Dieu », car je fais à cette même heure la même prière pour elle avec pleine confiance. La sainte Vierge, qui t’a guéri, pourra bien la guérir aussi. C’est là mon espérance et mes remèdes… En haut, en haut ! Eh ! que trouvons-nous ici-bas ? On ne sait que s’y faire souffrir.
Puis elle me demande un peu de poésie, et je vais lui en donner, j’accorde tout aux malades. C’est pour la mettre en musique : union d’âmes entre nous encore plus intime, le printemps et le rossignol, le musicien et le poëte ! il en devrait être ainsi, ce me semble. Mais, hélas ! il y a si longtemps que je n’ai rien fait ; et ce n’est pas facile de bien faire, d’atteindre le beau, si haut, si loin de notre pauvre esprit ! On sent que c’est fait pour nous, que nous avons été là, que cette grandeur était la nôtre et que nous ne sommes plus que les nains de l’intelligence. O chute, chute qui se retrouve partout ! Je continuerais s’il ne me fallait pas aller mettre la table. Jeanne-Marie est à la foire, plus heureuse que…
Que retranché. Je ne sais ce que je voulais dire quand j’ai planté là mon cahier. J’y viens parler ce soir d’une lettre de Félicité qui me dit : « Maurice tousse encore. » Depuis, j’ai cette toux en moi, j’ai mal à la poitrine de mon frère. Oh ! quand serai-je tranquille ? quand le serai-je sur la chère santé et la chère âme malade aussi ? L’une ne dépend pas de toi ; si fait l’autre, et tu me laisses toujours souffrir, toujours trembler pour ce qui m’intéresse. Adieu ; bon soir, méchant que j’aime.
Le 30. — Est-ce les bouquets qui ont attiré tant d’abeilles et fait de ma chambre une ruche ? Depuis ce matin, ce n’est que bourdonnement, bruissement d’ailes qui ne me déplaît pas. J’aime les abeilles et les laisserais volontiers faire leur logement dans ma chambre, si ce n’était l’aiguillon qui gâte la poétique bête. Hier je fus piquée d’une bonne piqûre : ce qui me fait tenir à l’écart des abeilles, ce qui me fait dire aussi que ce qui fait du miel est souvent bien méchant.
Le 31. — C’est ce soir sur ma fenêtre, au chant du rossignol, en vue de mes acacias tout fleuris et tout embaumés, que je dis adieu au mois de mai, ce beau mois tout fleurs et verdure. Hélas ! tout finit. Clôture aussi du mois de Marie, belle dévotion printanière.