« Ne me proposez rien qui me déshonore. — Ce que je viens vous proposer vous honorerait, au contraire. Je ne vous demande pas de tourner votre épée contre Charles X ; mais refusez tout commandement et partez à l’instant même pour Saint-Cloud. — Comment ! que j’abandonne le poste où la confiance du roi m’a placé ! que je lâche pied, moi soldat, devant des bourgeois ameutés ! que je fasse dire à l’Europe que nos braves troupes ont reculé devant une populace armée de pierres et de bâtons ! C’est impossible ! c’est impossible ! Vous connaissez mes sentiments ; vous savez si je les ai approuvées, ces ordonnances maudites ! Mais une horrible fatalité pèse sur moi ; il faut que ma destinée s’accomplisse. — Vous pouvez combattre cette fatalité. Un moyen vous reste pour effacer dans la mémoire des Parisiens les souvenirs de l’invasion. Partez, partez sans retard, maréchal. »

Le duc de Raguse se promenait à grands pas ; les mouvements de son âme s’exprimaient tumultueusement dans ses regards et dans ses gestes. Arago reprit ses exhortations.

« Eh bien ! murmurait le duc de Raguse, ce soir… je verrai… — Ce soir ! mais y songez-vous ? Ce soir des milliers de familles seront en deuil ! Ce soir tout sera fini ! Et quel que soit le sort du combat, votre position sera terrible. Vaincu, votre perte est assurée. Vainqueur, on ne vous pardonnera jamais tout ce sang. »

Le maréchal parut ébranlé. Alors, continuant avec plus de force :

« Faut-il vous le dire ? s’écria M. Arago, j’ai recueilli dans la foule, sur mon passage, ces paroles sinistres : On mitraille le peuple, c’est Marmont qui paye ses dettes. »

Ces paroles si fières et si humaines ne parvinrent pas à arracher le soldat à sa fatale destinée.

Dès ce jour Arago devient homme politique et il rend les plus grands services à tous les partis au sein des assemblées et dans le conseil municipal de Paris. A la chambre des députés non plus qu’à l’hôtel de ville, il n’oublia jamais les sciences.

Il profita de sa haute position pour faire encourager les savants et progresser la science. Incapable d’aucun mauvais sentiment, jamais Arago ne connut l’envie ; toute découverte nouvelle était accueillie par lui avec une joie profonde. La science faisait un progrès, c’était là l’essentiel ; peu importait que ce fût lui ou un autre qui fît faire ce progrès. Quand il lui était arrivé, par hasard, de commettre une erreur, d’omettre de rendre justice à un rival, à un confrère, il reconnaissait bientôt ses torts et les réparait avec empressement.

Un jour, le savant directeur de l’Observatoire de Bruxelles lui écrivit pour lui annoncer l’apparition encore assez éloignée d’une grande quantité d’étoiles filantes, et le pria de faire part à l’Académie de Paris de son observation. La prévision de M. Quetelet se confirma et M. Arago parla du phénomène observé sans dire qu’il avait été prédit par son confrère de Bruxelles. Averti de son oubli, il s’empressa de lui écrire ces quelques lignes : « Je n’ai pas parlé à l’Académie de vos prévisions au sujet des étoiles filantes du mois d’août, par la seule raison que je les avais oubliées. Je réparerai cette erreur involontaire de grand cœur et par la voie que vous m’indiquerez vous-même lorsque, d’ici à peu de jours, j’aurai le plaisir de vous voir à Bruxelles. »

Il y vint, en effet, en compagnie de M. Odilon Barrot, et y passa quelques jours pendant lesquels M. Quetelet ne lui parla pas de sa juste réclamation. Au moment de repartir pour Paris, F. Arago se retourna vers son ami. « Je vous sais gré de deux choses, lui dit-il : vous ne m’avez pas parlé de vos étoiles filantes, et vous ne m’avez pas proposé d’aller à Waterloo. » Quelques semaines après, le directeur de l’Observatoire belge, voyageant à son tour, se trouvait à Paris, et assistait à une séance de l’Institut. F. Arago, qui ne l’avait pas prévenu, saisit l’occasion et lui rendit une si éclatante justice, et avec tant de grâce et de loyauté, que le souvenir de cet acte de réparation est resté cher à juste titre à celui qui en fut l’objet.