« Pendant les quatre mois qu’il tint le portefeuille, M. Arago, en face des embarras du trésor, s’abstint de toucher son traitement de ministre, voulant que ses services, dans ces difficiles circonstances, fussent purement gratuits. Je cite ce trait de patriotique désintéressement, non pas pour les hommes qui connaissaient le noble caractère de M. Arago, mais pour ceux qui ne le connaissaient pas assez. »
Au reste, les preuves de désintéressement de cette nature ne sont pas rares dans la vie de cet homme illustre. Ennemi du cumul, il ne voulut jamais toucher plusieurs traitements à la fois. Quand il fut nommé secrétaire perpétuel de l’Académie, place dont les appointements sont de 6,000 francs seulement, il donna sa démission de professeur de l’École polytechnique. Quoique directeur de l’Observatoire, Arago ne voulut toucher que les appointements de simple membre du Bureau des longitudes, 5,000 fr. Ces 11,000 fr. sont le seul traitement qu’ait touché le savant illustre, le travailleur infatigable, l’homme d’État dévoué, le ministre, le membre du gouvernement provisoire.
Arago publiait chaque année, dans l’Annuaire du Bureau des longitudes, ces admirables notices où, tout en racontant la vie des savants illustres, il faisait l’histoire de la science. Ces notices ont enrichi l’imprimeur de l’Annuaire. Pour Arago ce fut toujours un travail sans rémunération.
Mourant, il déplorait de toucher le traitement de secrétaire perpétuel de l’Académie sans en remplir les fonctions. Il voulait donner sa démission. « Nous viendrons tous en corps vous la rapporter, lui dit M. Biot, et vous reprocher votre ingratitude. »
Arago est mort pauvre ; sa vie était des plus simples, des plus frugales. Homme modeste, au milieu de tant de grandeur, il ne s’occupa pas de la fortune, de même qu’il négligea toujours de porter ces décorations si enviées par d’autres hommes, même éminents, et que s’empressèrent de lui envoyer, nous devons le dire, les gouvernements de tous les pays. Mais il rappelait avec plaisir que toutes les Académies du monde avaient voulu l’avoir pour associé. C’est qu’il voyait là un souvenir des savants, et qu’il aimait à entretenir avec eux des relations dans l’intérêt de l’avancement des sciences, qui ont besoin de l’association pour être complétement fécondes.
Arago n’aimait pas plus les doubles places qui lui semblaient incompatibles que les cumuls dans les traitements. En avril 1836, une place se trouva vacante à l’Académie française.
Les royalistes avaient pris pour candidat M. Guizot le ministre ; quelques littérateurs avaient un moment songé à Victor Hugo ; mais les chances étaient encore trop faibles pour lui. Aussi, un grand nombre d’académiciens pensèrent-ils à faire revivre l’usage qui portait au fauteuil de l’Académie française le secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences.
Népomucène Lemercier, ami d’Arago, et qui avait précédemment échoué déjà dans une semblable négociation, vint lui garantir sa nomination. Dix-neuf académiciens s’étaient engagés d’honneur à lui donner leur voix.
Occuper un fauteuil où avaient siégé, au même titre, Fontenelle, d’Alembert, Delambre, Cuvier et Fourier ; faire échouer M. Guizot, qui ne se retirait pas devant l’auteur de Notre-Dame de Paris ; lui membre de l’opposition à la chambre des députés, l’emporter sur un ministre… l’assurance de tous ces triomphes était pleine de tentations. Arago refusa cependant ; il fit mieux, il publia la lettre suivante :
« Les journaux qui s’occupèrent, il y a quelques semaines, du remplacement du vénérable M. de Tracy à l’Académie française, me firent l’honneur de me désigner comme un des candidats. Maintenant, on s’étonne de voir la liste officielle réduite à un seul nom ; de là, mille vaines conjectures, dans lesquelles voici, dit-on, ma part. J’ai fait preuve d’une prudence consommée en n’affrontant pas la plus redoutable concurrence ; une condescendance d’aussi bon goût recevra tôt ou tard son prix ; je me présenterai indubitablement quand une nouvelle place viendra à vaquer ; alors je serai accueilli, soutenu par ceux-là mêmes qui aujourd’hui portent M. Guizot avec le plus d’ardeur ; des engagements formels ne me permettent pas d’en douter !