« Deux mots d’explication, et ces suppositions bienveillantes seront réduites à leur juste valeur.
« Il est vrai que plusieurs membres de l’Académie française qui m’honorent de leur amitié, voulant faire revivre un ancien usage, avaient songé à remplacer M. de Tracy, non sans doute par M. Arago, mais par le secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences ; il est vrai que, pour vaincre une hésitation qu’ils devaient prévoir, mes amis avaient eu la bonté de ne m’offrir la candidature qu’après avoir aperçu de grandes chances de réussite, qu’après s’être assurés, disaient-ils, de dix-neuf suffrages. Eh bien ! dès le premier moment, j’ai déclaré qu’à moins de consentir à augmenter d’un nouveau nom la liste déjà si longue de ceux qui changent d’avis au gré de leurs intérêts, je ne pouvais aspirer au fauteuil de M. de Tracy ; dès le premier moment, j’ai exhumé moi-même de l’éloge encore inédit de Fourier un passage qui rendait ma candidature impossible. Ce passage, le voici :
« A la mort de Lemontey, l’Académie française, où Laplace et Cuvier représentaient déjà les sciences, appela encore Fourier dans son sein. Les titres littéraires de notre confrère étaient incontestables ; ils étaient même incontestés, et cependant sa nomination souleva dans les journaux de violents débats qui l’affligèrent profondément. Mais aussi n’était-ce pas une question, messieurs, que celle de savoir si ces doubles nominations sont utiles ? Ne pouvait-on pas soutenir, sans se rendre coupable d’un paradoxe, qu’elles éteignent chez la jeunesse une émulation que tout nous impose le devoir d’encourager ? Que deviendraient d’ailleurs, à la longue, avec des académiciens doubles, triples, quadruples, cette unité si justement vantée de l’ancien Institut ? Le public finirait par ne plus la trouver que dans l’unité de costume. »
« Vous le voyez, monsieur, ma position est bien nette ; je ne me suis jamais présenté à l’Académie française ; je ne m’y présenterai jamais. »
Il pouvait cependant prétendre au fauteuil de d’Alembert et de Fontenelle, qu’il a surpassés en écrivant l’Éloge des Savants illustres, celui dont M. Saint-Marc Girardin vient de dire dans le Journal des Débats :
« M. Arago était un grand savant ; mais c’était aussi un littérateur ; il en avait les grandes qualités, peut-être en avait-il les défauts. Il avait, il est vrai, la prétention de n’être point un littérateur, et il a poussé cette prétention jusqu’à ne point vouloir se présenter aux suffrages de l’Académie française, qu’il aurait assurément obtenus. Cette prétention était une sorte de coquetterie ou même de vanité. Mais dans ses ouvrages, il a mis sans hésiter toutes les qualités qu’il avait du littérateur : la clarté, la précision, la justesse, le don admirable de faire comprendre la science même aux ignorants… C’est de ce côté qu’excellait M. Arago. Il était savant pour faire ses expériences et pour suivre ses recherches ; il était littérateur pour en expliquer le résultat… La clarté, qui est partout la qualité nécessaire, est dans les sciences la qualité souveraine. M. Arago avait cette qualité souveraine qui, même chez lui, allait jusqu’à la grâce dans tout ce qui touchait à la science. Il n’avait pas la grâce dans le récit et dans la discussion ; il s’en tenait à la précision, à la justesse, à la vivacité ; il l’avait dans l’explication de la science, d’abord parce qu’il l’aimait et qu’on est toujours gracieux à parler de ce qu’on aime et de ce qu’on veut faire aimer ; ensuite, parce qu’il voyait la science dans toute sa beauté et qu’il savait la faire voir comme il la voyait. »
En 1812, le Bureau des longitudes chargea Arago de faire un cours public d’astronomie à l’Observatoire. Ce cours a été continué jusqu’en 1845. D’un esprit éminemment élevé, doué d’un talent essentiellement populaire, Arago approfondissait les plus hautes questions d’astronomie, et les esprits les plus ordinaires étaient tout surpris de ne rien perdre de ces magnifiques détails, qui sont cependant le dernier mot de la science. Dans des séances qui parfois duraient deux heures, il développait le vaste ensemble du ciel et excitait un si vif intérêt que ses mille auditeurs, hommes, dames, ouvriers, ne s’apercevaient jamais de la durée de la leçon.
Cette faculté si remarquable qui lui valut une si juste popularité, ce talent d’exposition d’un ordre si élevé, on ne peut s’en faire une idée si l’on n’a assisté à ces admirables leçons. Il faut avoir entendu Arago pour savoir avec quelle lucidité, avec quelle méthode il savait analyser une question scientifique, la ramener à ses éléments les plus simples, éviter tout ce qu’elle avait de trop difficile, et la présenter au public sous un aspect si séduisant que les auditeurs comprenaient toujours parfaitement des choses dont, privés des connaissances nécessaires, ils n’auraient pu avoir aucune idée nette si tout autre qu’Arago les leur eût expliquées.
Et ce n’était pas pour obtenir de vains succès personnels qu’Arago continua si longtemps son cours si savamment populaire, c’est qu’il était convaincu que le véritable progrès, c’est à la science que l’humanité le devra.
Nul n’a mieux su rendre justice au mérite des autres. Les éloges ou notices biographiques qu’il a composés et lus dans le sein de l’Académie des sciences, comme secrétaire perpétuel, attestent cette vérité. Il a écrit la vie de Fresnel, Volta, Young, Fourier, Ampère, Watt, Carnot, Condorcet, Bailly, Monge, Poisson, Gay-Lussac, Malus, c’est-à-dire d’une des plus brillantes pléiades de grands hommes qui aient jamais illustré une époque. Voici comment M. Flourens, également secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences, apprécie les œuvres littéraires de son collègue :