§ II.
SYNCOPE DANS LES VERBES.
INFINITIFS.—L'étude du vieux français, celle de toutes les langues, je pense, mène à reconnaître ce phénomène étrange, qu'une langue, à son origine, est régulière, logique dans toutes ses parties, et, à son point de perfection, pleine d'inconséquences et d'irrégularités. Comment cela se peut-il? Comment des barbares si éloignés de la civilisation qu'ils n'en ont pas même le premier instrument, une langue à eux, ces barbares composant leur langage à la hâte, au hasard, des débris d'un autre langage vieilli et corrompu; comment ces gens-là auraient-ils pu observer l'ordre, la déduction, l'analogie, toutes ces lois philosophiques qu'une méthode rigoureuse, fortifiée d'un long exercice, a tant de peine encore à maintenir? Au contraire, lorsque la société s'est organisée, lorsque les arts sont cultivés en paix, lorsqu'une lente et savante analyse remplace de tous côtés une synthèse brutale et précipitée; en un mot, lorsque fleurissent les académies, c'est alors que nous allons voir le triomphe de la logique! Toutes choses vont être épluchées, rectifiées au compas de la géométrie, classées dans un bel ordre et un enchaînement régulier, qui permettra d'en admirer l'ensemble et d'en comprendre la suite d'un coup d'œil.
Nous sommes, grâce à Dieu, dans cette dernière période. Nous jouissons non pas d'une, mais de cinq académies, sans compter les sociétés savantes, grammaticales ou autres. Approchez: que voyez-vous? Le plus effroyable chaos dans la langue; l'impossibilité démontrée, ou peu s'en faut, d'avoir une grammaire et un dictionnaire. Passe encore pour la grammaire, direz-vous; mais le dictionnaire! C'est la besogne de six greffiers. Oui, sans doute. Et c'est justement pour s'obstiner à comprendre et à exécuter ainsi la chose, que l'Académie n'en est pas venue et n'en viendra jamais à bout.
Au contraire, nos aïeux, sans doctrine et sans académiciens, s'étaient arrangé une langue si régulière, qu'à une énorme distance, et à travers le brouillard des âges, un œil attentif en saisit encore les principales dispositions. Un pareil concert est incompréhensible. L'expliquera qui pourra; ce n'est pas moi qui l'essayerai. Je m'estimerai assez heureux si j'arrive à le faire reconnaître.
Il semble qu'on eût arrêté d'économiser sur chaque infinitif latin au moins une syllabe: c'était en entrant dans notre langue comme un péage, un droit d'admission. Audire fit ouïr; separare, sevrer; movere, mouvoir; amare, aimer; plangere, dolere, plaindre et se douloir; parolare, parler; rotolare, rouler[58]; ingenerare, engendrer, etc. Mourir n'a que deux syllabes, comme en latin; mais d'abord mori, à titre de verbe déponent, peut être mis dans une classe exceptionnelle; ensuite le primitif est réellement moriri, qui se trouve dans Plaute et même dans Ovide.
[58] Roland fut ainsi nommé, parce qu'en venant au monde il roula jusqu'au bord de la caverne où sa mère Berthe, sœur de Charlemagne, lui donna le jour. Son père Milon rend compte à Berthe du motif de ce nom: «La prima volta ch'io lo vidi, si lo vidi io che il rotolava, e in franzoso è a dire rotolare, roorlare… Io voglio per rimemoranza che l' habbia nome Roorlando.» (I Reali di Franza, liv. VI, c. 55.)
«La première fois que je le vis, je le vis qui rotolait, et le mot italien rotolar, c'est en français rouler… Je veux qu'en commémoration il s'appelle Roulant.»
C'est donc Roulant, et non Roland, qu'il faudrait dire. Tout le moyen, âge a prononcé Rouland, conformément à la valeur de l'orthographe exposée page [57]. Le hasard fait que, dans un manuscrit anglo-normand cité par M. Fr. Michel, ce nom se trouve écrit à la moderne, Roulant:
De Roulant u de Oliver
Orrium mult plus volenters