Ke ne frium, si cum jo quit,
La passiun de Jesus Christ.
(Chans. de Roland, p. 208.)
«Nous sommes, dit le bon trouvère, si feinz (si feignants), que nous entendrions, je pense, plus volontiers chanter les exploits de Rouland, d'Olivier et des douze pairs, que la passion de Jésus-Christ.»
C'est cette condition inflexible de la syncope qui paraît avoir déterminé les finales diverses de nos infinitifs. Le latin n'en a qu'une: re[59]. Apparemment le français n'en aurait pas eu davantage, et tous nos infinitifs auraient été faits comme lire, mettre, courre, sans les convenances de l'euphonie, qui venait après la syncope, mais non moins exigeante.
[59] L'allemand n'en a qu'une non plus, en.
Enlevez la syllabe du milieu d'amare, inflare, probare: ce qui reste ne peut s'articuler amre, enflre, prouvre. On a retourné la position des lettres, ou, si vous l'aimez mieux, on a supprimé l'e final, et, par la métamorphose habituelle de l'a en e, on a eu aimer, enfler, prouver.
Les infinitifs qui, après avoir subi l'opération de la syncope, se trouvaient toujours d'accord avec l'euphonie, sont demeurés en re: boire, clore, lire, faire, croire, feindre, etc.
Quelques verbes, se trouvant sur la limite de l'une et de l'autre situation, avaient les deux terminaisons à la fois. Par exemple, ardere avait fait ardre ou arder. Ce n'était pas, comme on pourrait le croire, une différence de dialecte; on employait indifféremment l'un et l'autre:
—«E li reis tut fist ardre defors Jerusalem el val de Cedron, e en Betel la puldre porter.» (Rois, 426.)