L'article féminin la ne s'unit pas à fleur; il représente le mot eau, supprimé par ellipse. De la fleur d'orange, c'est de l'eau de fleur ou de senteur d'orange.
Voilà nos motifs pour maintenir la fleur d'orange. A quoi j'ose ajouter qu'il faut toujours y regarder à deux fois avant de condamner avec cette hauteur une locution qui a pour elle un long et universel usage, et tous les écrivains du XVIIe siècle.
On courrait beaucoup moins de risque à soutenir que fleur d'oranger est dû au purisme affecté et mal instruit du XIXe, et qu'il faut laisser l'exactitude de cette expression aux pharmaciens, qui distillent effectivement des fleurs d'oranger. Leur pensée se reporte à ce qu'ils mettent dans leur alambic, et la nôtre, au fleur de ce qui en sort.
Nos pères, en général, connaissaient mieux que nous la propriété des mots; ils savaient très-bien dire fleur d'oranger où cela était nécessaire; par exemple, dans ce passage de Rabelais: «Les truyes, en leur gesine, ne sont nourries que de fleurs d'orangiers.»
(Pantagruel, IV, 7.)
Il serait trop singulier qu'il eût fallu attendre jusqu'en 1845 à s'apercevoir que les oranges ne portent point de fleurs!
L'Académie ne donne point le substantif masculin fleur. Elle autorise de la fleur d'orange, et même bouquet de fleur d'orange; en quoi elle ne paraît pas avoir autant de raison, car ici fleur signifie nécessairement florem. Ce qui aura déterminé l'Académie, c'est apparemment cet endroit de Corneille:
Le cinquième (bateau) était grand, tapissé tout exprès
De rameaux enlacés pour conserver le frais,
Dont chaque extrémité portait un doux mélange