«Que le trouvère fît parfois effort pour écrire en français de France, et qu’il y réussît tant bien que mal, c’est possible; mais qu’il le voulût toujours, ou que toujours il y parvînt, ce n’est pas vrai[83].
«Voyez plutôt ce qui arriva au trouvère Quenes de Béthune[84], ce grand seigneur poëte et guerrier, qui mieux que tout autre pouvait s’instruire du beau langage. Il était Artésien, comme l’indique son nom, et il composait en artésien ou en picard; ce qui était tout un. Vers l’an 1180, il vint à la cour de France, où la régente Alix de Champagne, et le jeune prince son fils, qui depuis régna sous le nom de Philippe-Auguste, lui exprimèrent le désir d’entendre quelqu’une de ses chansons. Quenes de Béthune récita donc des vers très-intelligibles pour ses auditeurs, mais fortement empreints d’un cachet picard; aussi fut-il raillé par les seigneurs de France, repris par la reine et par son fils:
Mon langage ont blasmé li François
Et mes chançons, oyant les Champenois,
Et la comtesse encoir (dont plus me poise).
La roïne ne fit pas que cortoise
Qui me reprist, elle et ses fiex li rois:
Encor ne soit ma parole françoise,
Si la puet on bien entendre en françois;
Ne cil ne sont bien appris ne cortois