Et, selon moi: Encore que je récite avec un accent de province, on peut me comprendre parfaitement dans l’Ile de France; ou, en d’autres termes: Comme je parle d’ailleurs bon français, mon mauvais accent n’empêche pas qu’on ne me comprenne très-bien à Paris.
Ainsi ce passage établit précisément la pureté du style de Quenes de Béthune. M. Guessard, croyant me perdre sans retour, a fait comparaître un témoin dont la déposition m’absout et le condamne.
M. Guessard peut m’en croire: je sais assez le picard pour lui attester 1o que ni les poésies de Quenes de Béthune, ni celles d’Eustache d’Amiens, ni celles de tous les trouvères de la Picardie et de l’Artois, ne sont écrites dans ce dialecte, puisque dialecte il y a; 2o que des poésies picardes, surtout récitées, défieraient l’intelligence de tous les Français, sans en excepter M. Guessard lui-même. La Picardie a fourni, au moyen âge, un nombre de trouvères très-considérable: tous ont écrit en français, Quenes de Béthune comme les autres. Au surplus, ses poésies sont là: que M. Guessard ait la bonté de m’y montrer du picard, ou de m’expliquer en quoi consiste le cachet picard des vers de Quenes de Béthune, si ce n’est pas dans l’accent parlé.
La Picardie n’est pas si loin de l’Ile de France, pour qu’un grand seigneur, qui faisait des lettres sa principale occupation, ne parvînt pas, malgré ses efforts, à posséder à fond le français littéraire. Aujourd’hui même que notre langue est bien autrement fixée et vétilleuse qu’au moyen âge, la critique pourrait signaler des provincialismes dans des vers composés à Bordeaux ou à Strasbourg; mais on n’en rirait pas. Ce qui ferait rire inévitablement, ce serait l’accent gascon ou alsacien du déclamateur; et si les vers étaient d’ailleurs purement écrits, le poëte aurait le droit de s’écrier, comme Quenes de Béthune: Vous n’êtes ni justes ni polis: ce n’est pas ma faute si je n’ai pas été nourri près de Pontoise. On peut exiger d’un écrivain qu’il sache le français, mais non qu’il soit exempt de l’accent de sa province. Ce qui est indélébile, ce n’est pas l’ignorance, c’est l’accent natal.
Je maintiens que voilà le sens du passage de Quenes de Béthune; pour l’entendre différemment, il faut y apporter toute la bonne volonté de M. Guessard.
Une dernière observation: M. Guessard place l’anecdote de Quenes de Béthune vers 1180. C’est le plus tard possible, puisque Philippe-Auguste parvint à la couronne en 1180, et qu’à l’époque de la visite du trouvère il était encore sous la tutelle de la régente. Il n’avait donc pas quinze ans. Je crois qu’à cet âge les petits princes du douzième siècle n’étaient pas si grands puristes, et n’auraient pas remarqué, dans une pièce de vers français, un ou deux termes sentant la province. Mais un accent provincial frappe d’abord les enfants comme les grandes personnes; et le petit Philippe dut s’en amuser aussi bien que sa mère Alix, peu renommée, du reste, entre les savantes et les beaux esprits de son temps.
Je crois, sauf erreur, que M. Guessard aurait bien fait d’y regarder à deux fois avant de me crier, de sa grosse voix, Ce n’est pas vrai! car je lui répondrai, comme Quenes de Béthune: Vous n’êtes ni juste ni poli.
La question des dialectes demeure donc, jusqu’à nouvel ordre, un système, sans autre appui que des théories arbitraires. L’étai emprunté à Quenes de Béthune ne vaut rien; on fera bien d’en chercher un plus solide.
Passons à un autre point, dont M. Guessard fait le point capital.
J’avais posé ce principe pour la prononciation du moyen âge: «Dans aucun cas l’on ne faisait sentir deux consonnes consécutives, soit au commencement, soit au milieu d’un mot, soit l’une à la fin d’un mot, et l’autre au commencement du mot suivant.»