J’avais été conduit à cette règle par la comparaison des vieux textes. Il me sembla rencontrer un dernier vestige de cette loi primitive dans un écrit de Théodore de Bèze sur la prononciation du français, traité en latin publié en 1584, c’est-à-dire fort avant dans la renaissance, et par conséquent fort loin de l’époque où ma règle aurait été en vigueur. Voici ce passage: Curandum etiam ne qua (littera) putide et duriter sonet, imo ut omnes molliter et quasi negligenter efferantur, omnem pronuntiationis asperitatem usque adeo refugiente francica lingua, ut, exceptis cc, ut accès (accessus), mm ut somme, nn ut annus, rr ut terre, NULLAM GEMINATAM CONSONANTEM PRONUNTIET.
On prétendit que j’avais fait sur le texte de Th. de Bèze un incroyable contre-sens; que geminatam consonantem signifiait, non pas deux consonnes consécutives quelconques, comme je l’avais entendu, mais seulement deux consonnes consécutives jumelles, la même consonne redoublée.
On en concluait que la règle de M. Génin était fausse, imaginaire; qu’elle n’avait jamais existé. On alla même plus loin: on soutint que le principe était d’une absurdité manifeste:—«Le contre-sens de M. Génin, disait-on, est vraiment incroyable! Plein de confiance dans une traduction signée par un professeur de faculté, je me suis mis l’esprit à la torture pour m’expliquer comment Th. de Bèze avait pu écrire une pareille règle, etc., etc.» Je répondis sommairement, par une lettre insérée dans la Revue indépendante, du 10 avril 1846. Un second article de la Bibliothèque de l’École des chartes rend nécessaire une seconde réponse. Je la ferai plus explicite; et, pour mettre le lecteur mieux à même d’en suivre l’argumentation, je reproduis ici les principaux passages de ma première lettre:
«Je consens, disais-je, à examiner un des points attaqués par la Bibliothèque de l’École des Chartes. Je choisis le plus important, de l’aveu du critique lui-même. C’est la règle de ne prononcer jamais deux consonnes consécutives (sauf les liquides), que j’ai donnée comme la clef de voûte de tout le système d’orthographe et de prononciation de nos ancêtres.—«Elle est, dit mon adversaire, elle est en réalité la clef de voûte, non de la prononciation de nos ancêtres, mais du système de M. Génin; et, par conséquent, si je la fais fléchir, tout le système tombera, sans que j’aie besoin de le prendre pièce à pièce.»
«J’accepte de bon cœur le défi, à condition, bien entendu, que, réciproquement, si l’on ne fait pas fléchir la clef de voûte, mon système entier subsistera, sans que j’aie besoin non plus de le défendre pièce à pièce.
«Ainsi la discussion de ce point capital me dispensera de toute autre, et je veux bien qu’on juge par cet échantillon de la valeur de tout le reste, tant pour l’attaque que pour la défense.
«S’il était vrai que j’eusse commis sur le texte de Th. de Bèze un incroyable contre-sens, il ne s’ensuivrait pas encore que j’eusse posé une règle fausse et imaginaire; car cette règle, je ne l’ai point empruntée à Théod. de Bèze. Tout au plus aurais-je invoqué à l’appui de mon principe une autorité illusoire; mais il resterait toujours à établir que ce principe, étranger à Th. de Bèze, est lui-même une illusion. Mon critique l’affirme de sa propre autorité. Il croit, en m’ôtant Th. de Bèze, m’avoir enlevé toute ressource, m’avoir ruiné, mis à sec. Erreur!
«Depuis la publication de mon livre, il m’est venu entre les mains plusieurs ouvrages rares, que je n’avais pu consulter plus tôt. De ce nombre est la grammaire de Jean Palsgrave, l’aînée de toutes les grammaires françaises. Ce Jean Palsgrave était Anglais de naissance, mais il avait longtemps vécu à Paris, où il avait même pris ses degrés. Chargé, comme le plus habile de son temps, d’enseigner le français à la sœur de Henri VIII, veuve de Louis XII, remariée au duc de Norfolck, il composa sa grammaire sur le plan de la grammaire du célèbre Théodore de Gaza. Ce livre, qui n’a pas moins de 900 pages in-folio, est rédigé en anglais, avec un titre en français et une dédicace à Henri VIII (Londres, 1530); il est doublement précieux par le savoir exact et minutieux de l’auteur, et par l’abondance des exemples, toujours puisés dans les meilleurs écrivains, Jean Lemaire, Alain Chartier, l’évêque d’Angoulême, etc., etc. Palsgrave débute par un Traité fort détaillé de la prononciation: or voici ce que j’y ai lu, je le confesse, avec la vive satisfaction d’un homme qui, ayant deviné une énigme difficile, s’assure, par le numéro suivant de son journal, qu’il avait rencontré juste.
«Les Français, dans leur prononciation, s’appliquent à trois choses qu’ils recherchent principalement: 1o l’harmonie du langage; 2o la brièveté et la rapidité en articulant leurs mots; 3o enfin, de donner à chaque mot sur lequel ils appuient son articulation la plus distincte.
(Ici un long développement du premier point.)