«Maintenant, sur le second point, qui est la brièveté et la rapidité du discours, quel que soit le nombre des consonnes écrites pour garder la véritable orthographe, ils tiennent tant à faire ouïr toutes leurs voyelles et leurs diphthongues, que, entre deux voyelles (soit réunies dans un même mot, soit partagées entre deux mots qui se suivent), ils n’articulent jamais qu’une consonne à la fois; en sorte que si deux consonnes différentes, c’est-à-dire, N’ÉTANT PAS TOUTES DEUX DE MÊME NATURE, se rencontrent entre deux voyelles, ils laissent toujours la première inarticulée[86].»
«Y a-t-il rien de plus positif? Comprenez-vous bien qu’il est question là des consonnes consécutives en général, et non des jumelles en particulier? Nat beyng both of one sorte? Comprenez-vous enfin ce que c’est que la geminata consonans de Th. de Bèze[87]? Comprenez-vous que cette règle abexisté, que je ne l’ai pas tirée de mon imagination? Cette règle impossible, monstrueuse, absurde, sur laquelle vous demandez qu’on juge tout mon livre; cette règle que j’avais posée pour le douzième siècle, la voilà encore dans un grammairien du commencement du seizième, antérieur de soixante-quatre ans à Th. de Bèze! En vérité, quand j’aurais chargé ce bonhomme Jean Palsgrave de plaider ma cause, il n’eût pu s’en acquitter mieux. Il a deviné, trois siècles d’avance, la chicane que me fait aujourd’hui l’École des chartes, et s’est donné la peine d’y répondre de manière à ne laisser aucune ressource à la mauvaise foi la plus subtile. Je mets son vénérable texte au bas de la page, afin que monsieur le chartrier, grand éplucheur de textes, puisse s’assurer si je n’y ai pas fait quelque incroyable contre-sens, et si je n’ai pas, encore cette fois, pris le contre-pied de la pensée, comme il déclare que c’est ma coutume habituelle.
«Qu’il vienne à présent m’alléguer qu’à la fin du seizième siècle on articulait, dans certains mots, les consonnes consécutives: que me fait cela? ce n’est point mon affaire; ou plutôt, si vraiment ce l’est, puisque j’ai dit que le seizième siècle avait perdu la tradition de l’ancien langage. Il va chercher dans Pierre Fabri ou Lefebvre une phrase dont il prétend m’accabler, en prouvant que, dès 1534, on prononçait des consonnes consécutives.—«Il est, dit Fabri, un barbare de rude langage à ouïr, qui s’appelle Cacephaton ou Clipsis[88], comme gros, gris, gras, grant et croc, cric, crac; et évangélistes, stalle, stille...» Premièrement, il s’agit là d’un assemblage cherché de consonnances étranges; et ensuite Fabri lui-même déclare ce langage barbare; donc ce n’est pas le langage ordinaire. Les vieux grammairiens rangent ce Cacephaton parmi les figures de mots: quel rapport d’un trope ridicule avec la prononciation? C’est bien de l’érudition perdue.
—«Après avoir cité une règle qui n’a jamais existé, l’auteur en cite une autre qui n’a aucun rapport à la question. En effet, il s’agit de prouver qu’on n’a jamais prononcé deux consonnes de suite; et M. Génin s’évertue à établir qu’au seizième siècle on n’en prononçait pas trois, ce qui serait encore contestable.»
«Il s’agit de prouver qu’on ne prononçait pas les consonnes consécutives; et après avoir montré qu’on n’en prononçait pas deux, je montre qu’on n’en prononçait pas trois. Si nous avions des groupes de quatre et de cinq consonnes, j’aurais eu à les examiner à leur tour. C’est être, assurément, dans la question; et il faut tout le parti pris de mon critique pour déclarer que cela n’y a nul rapport.
«Çà, maître Jehan Palsgrave, avancez de nouveau; car c’est vous, aussi bien que moi, qui êtes en cause, vous qui, après avoir parlé des doubles consonnes consécutives, avez aussi battu la campagne en parlant tout de suite des triples consonnes. Cette coïncidence est vraiment merveilleuse! mais la découverte si à propos de ce volume ne l’est pas moins. O bon Palsgrave, sans vous j’étais perdu! l’École des chartes me foudroyait!... Je reprends la citation au dernier mot où je l’ai laissée:—«Et si trois consonnes sont rassemblées, ils (les Français) en laissent toujours les deux premières inarticulées, ne faisant, je le répète, aucune différence si ces consonnes sont ainsi groupées toutes dans un seul mot, ou réparties entre des mots qui se suivent; car souvent leurs mots se terminent par deux consonnes, à cause du retranchement de la dernière voyelle du mot latin: par exemple, corps, temps, etc.[89]»
«Palsgrave ajoute que cette distinction entre les consonnes purement étymologiques qu’on éteint et celles qu’on doit faire sonner, est la grande difficulté pour les Anglais: hath semed unto us of our nation a thyng of so great difficulty.
«Monsieur mon contradicteur trouve-t-il encore contestable cette proposition, qu’on ne prononçait pas trois consonnes consécutives?
«Quant à n’en prononcer qu’une sur deux, admettra-t-il enfin cette monstruosité, qui lui a mis l’esprit à la torture? «Je me suis mis l’esprit à la torture pour m’expliquer comment Th. de Bèze avait pu écrire une pareille règle, et en quel sens il fallait l’entendre; car, de la prendre à la lettre, je n’en voyais pas le moyen!» J’espère qu’il en voit le moyen à cette heure? En général, il répète souvent: Je ne puis m’imaginer, je ne puis comprendre; il prend cela pour un argument irrésistible!