Au lieu de me répondre, il cherche à opérer une diversion, et à me faire paraître dans la position fâcheuse où lui-même se sent arrêté. Voici comme il s’y prend: il va chercher un passage où Bèze avertit que ct, à l’intérieur des mots, se prononce entièrement. Ce sont là, dit M. Guessard, des consonnes consécutives, ou jamais; donc elles n’étaient pas muettes.—«Voilà cet illustre savant, qui pose une règle, qui en excepte quatre cas, ni plus ni moins, et qui, vingt pages plus loin, dans un petit livre de quarante-deux feuillets seulement, oublie sa règle et ses quatre exceptions, pour se contredire lui-même, en m’apprenant que ct se prononce entièrement!.... Mais alors votre illustre savant n’est plus qu’un illustre radoteur, ou bien c’est vous qui ne l’avez pas compris, et qui me le rendez tel. Il n’y a pas de milieu entre ces deux propositions, et le choix n’est pas douteux. Sortez de là: JE VOUS EN DÉFIE RÉSOLUMENT!....»(Page 358.)

M. Guessard prend toujours des tons incroyables pour les choses les plus simples du monde: Je vous en défie résolûment! On dirait un paladin de Charlemagne! Résolûment est superbe! Comment n’être pas convaincu par résolûment?

Oui, Bèze remarque que b se prononce dans absent, obsèques, objet; que ct sonne pleinement dans acte, actif, affection, détracteur; que st, sp se prononcent quelquefois en double, et plus souvent en simple. Et puis, vous prétendez que c’est là un argument en votre faveur? Vous n’y songez pas. Quelle est la règle générale, selon vous? Que les consécutives ne s’éteignaient jamais. Alors pourquoi Bèze relève-t-il des mots où elles ne s’éteignent pas? Qu’y a-t-il là d’extraordinaire? Nous sommes dans la règle. Ah! si la règle était ce que j’ai dit, de ne prononcer pas les consonnes consécutives, la remarque de Bèze serait toute naturelle; mais ici, ce qu’il aurait fallu signaler, au contraire, ce seraient des mots où ces consécutives non jumelles se seraient éteintes, car c’est seulement alors que votre règle eût été violée.

Voilà votre thèse, et voici la mienne, dans laquelle je résume et concilie tout ce qu’a dit Th. de Bèze.

Il est de règle, pour obtenir une prononciation molle et coulante, de ne point faire sentir deux consonnes consécutives.

Nous en exceptons quatre cas de consonnes jumelles; ct, à l’intérieur des mots, et quelques autres, comme le b dans absent, objet, obsèques.

Toute l’argumentation diffuse de M. Guessard repose sur ce que Bèze n’a point réuni sous sa règle tous les cas d’exception, et n’a mentionné d’abord que les jumelles. Bèze ne peut avoir signalé plus loin d’autres exceptions, ou bien il se serait rendu coupable d’oubli de ses propres paroles, de contradiction, de radotage. Mais les gros mots ne prouvent rien, et nous avons déjà vu que le fort de M. Guessard est de poser des alternatives qui n’en sont pas, des dilemmes ouverts de toutes parts. C’est alors que, dans la joie de son cœur, il s’écrie: Sortez de là, je vous en défie résolûment!...

Je l’ai dit et redit à satiété: au XVIe siècle, la tradition du langage primitif est considérablement altérée: on n’y peut plus recueillir que des vestiges et des débris. On avait oublié les anciennes règles du XIIe siècle. Les vieux mots restaient sous l’empire du vieil usage; mais les mots nouveaux, qui s’introduisaient en foule, entraient avec la marque de l’usage nouveau. Les grammairiens se transmettaient encore l’ancienne règle; mais ils étaient obligés d’y signaler des exceptions à chaque pas. Leur procédé, à cet égard, est empirique. Tel mot se dit ainsi.—Pourquoi?—Il se dit ainsi; n’en demandez pas davantage.—Mais cela semble contredire une règle que vous venez de poser.—Que voulez-vous que je vous dise? Je suis le greffier de l’usage.

En voici un pourtant qui a mis un pied hors de ce cercle étroit; c’est Jacques Dubois (d’Amiens), qui, sous le nom de Sylvius, imprimait sa Grammaire chez Robert Estienne en 1531. Il avertit que «s devant t et quelques autres consonnes se prononce rarement en plein dans le corps des mots; on l’obscurcit ou la supprime, pour la rapidité du langage.» Et, tout de suite, il cite des mots exceptionnels où st sonne en plein: domestique, fantastique, organiste, évangéliste, etc...; «probablement, ajoute-t-il, parce que ces mots ont été depuis peu puisés par les doctes aux sources grecques et latines[91]

Voilà la raison bien simple de ces exceptions. Si Th. de Bèze ne la donne pas, Sylvius supplée à Th. de Bèze. On prononçait avec les deux consonnes objet, absent, obsèques, détracteur, action, parce que c’étaient des mots nouveaux.