Observez un point essentiel dans le passage de Bèze invoqué par M. Guessard: ct, y est-il dit, sonne pleinement dans le corps des mots; c’est assez dire qu’aux extrémités il ne sonnait pas. Ainsi le c s’entendait dans affection, détracteur, mais non à la fin de subject, object. Cette geminata consonans eût empêché la liaison des mots. On ne disait pas un objecte divin, mais on disait, comme aujourd’hui, objet divin, sans faire soupçonner ni le c ni le t. Sur trois consonnes consécutives, on effaçait les deux premières. Leur rôle se bornait à ouvrir le son de l’e précédent, comme s’il y eût eu objait.

On voit combien il importe, dans les exemples que l’on crée pour rendre une théorie sensible par l’application, de n’admettre que des mots contemporains de la règle. C’est un soin que M. Guessard, soit hasard ou calcul, néglige toujours: il puise sans scrupule dans la langue du XIXe siècle des exemples qu’il soumet aux lois du XIIe, et ne manque pas de trouver l’effet ridicule. Il ne peut se persuader qu’on ait jamais prononcé, sous Henri III, teme et pete pour terme et perte; tenir pour ternir, la chateté pour la chasteté, un âtrologue, etc. Mais ces mots terme, perte, ternir, chasteté, astrologue, les avez-vous jamais rencontrés dans un texte du XIIIe siècle? S’ils sont entrés dans la langue après la désuétude de l’ancienne règle et sous l’empire de la règle nouvelle, qui était l’opposé de l’autre, quel argument pouvez-vous en tirer par rapport à un principe qui concerne le moyen âge exclusivement? C’est là pourtant l’artifice le plus habituel de M. Guessard. Qu’on y regarde, et l’on verra que les trois quarts de ses objections seraient réduites à néant par cette distinction bien simple de l’âge des mots. Si cette tactique fait briller l’esprit de M. Guessard, c’est aux dépens de sa loyauté.

Au XVe siècle, deux systèmes étaient en présence, l’ancien et le moderne. C’est ce que les grammairiens constatent par leurs règles et leurs exceptions. J’ai invoqué subsidiairement les règles pour constater le règne de l’ancien système avant le XVIe siècle; M. Guessard s’appuie des exceptions du XVIe siècle pour soutenir que le système moderne a toujours régné seul.

Dans l’intervalle écoulé depuis mon ouvrage et la critique de M. Guessard, j’ai découvert, chez un grammairien du commencement du XVIe siècle, ma règle des consonnes consécutives, mais formelle, précise, ne laissant pas la moindre prise aux distinctions, aux mille arguties de mon adversaire. J’ai cité Palsgrave: à Palsgrave M. Guessard oppose Fabri. Qu’est-ce que c’est que Fabri? C’est l’auteur d’un grant et vray art de plaine rhetorique, «qu’il écrivait» (notez ces mots) «à la fin du XVe ou au commencement du XVIe siècle.» C’est le même Fabri qui avait fourni à M. Guessard ce triste argument du Cacephaton, dont il est (je l’en loue) si confus qu’il n’ose pas y revenir. Eh bien! voyons votre Fabri; que dit-il?

—«Le lecteur a pu le voir dans mon précédent article: st se profère après a, comme astuce, astrologue, astrolabe; après i, comme histoire, etc.... On ne disait donc pas âtrologue, châteté, etc.; par conséquent Palsgrave et Fabri se contredisent, juste à la même époque, sur la même question!» (P. 260.)

M. Guessard ajoute que, dans le doute, il aime mieux s’en rapporter au témoin français qu’à l’anglais.

L’autorité comparative de ces deux écrivains diffère autant que leurs matières. L’un écrivait ex professo sur la grammaire; l’autre ne traite que la rhétorique. C’est seulement à propos de la rime que Fabri écrit, sur la prononciation de l’s devant le t, quatre lignes sans profondeur comme sans portée. Il remarque que tantôt l’s est articulée et tantôt ne l’est pas. Il cite une vingtaine d’exemples pour et contre, et recommande, pour bien rimer, de consulter l’usage. Voilà ce que M. Guessard présente comme un témoignage grave sur la question des consonnes consécutives. Je récuse Fabri, non pas comme curé, ni même comme Normand, mais comme faux témoin[92].

Après avoir nié la justesse de ce rapprochement, je dirai à M. Guessard qu’il n’y a entre Fabri, Palsgrave et Sylvius, aucune contradiction. Palsgrave a posé la règle générale; Sylvius en a donné le motif; Fabri n’a rien donné, que quelques faits bruts, avec cette note, que, «dans les mots orthographiés par art, les doubles consonnans tantost se proferent, tantost s’escripvent et ne se proferent point.» Palsgrave a-t-il méconnu les exceptions à sa règle générale? Il les a si peu méconnues qu’il a pris la peine d’en dresser un catalogue complet, spécialement pour le groupe st[93]. Cette prétendue contradiction n’est donc aussi qu’un fantôme évoqué par M. Guessard, qui abuse un peu de son talent de magicien.

Venons à la dernière fin de non-recevoir de M. Guessard contre Palsgrave. C’est que Palsgrave était Anglais.—Fort bien! Vous le récusez.—«J’aurais moi-même produit le passage de Palsgrave.....»—Vous l’admettez donc?..... Vous comprenez, lecteur: il l’admettra s’il trouve jour à le tourner contre moi. Alors Palsgrave sera un savant nourri en France, gradué en l’université de Paris, le plus habile maître de français que le roi Henri VIII ait pu rencontrer pour sa sœur enfin, une autorité irrécusable. Autrement, ce ne sera qu’un Anglais, et on l’immolera au bonhomme Fabri sur l’autel du Cacephaton. M. Guessard tient d’une main le couteau, et de l’autre l’encensoir: in utrumque paratus. Mais laissons-le poursuivre son propos:—«J’aurais moi-même produit ce passage de Palsgrave, et d’autres qui en donnent le vrai sens et la portée, si j’avais eu l’exemplaire.»—Cela sent un peu son Gascon: vous ne savez pas ce qu’il y a dans Palsgrave, et vous vous vantez de le mettre en contradiction avec lui-même!—«J’opposerai Palsgrave à Palsgrave. Dès aujourd’hui cela me serait possible, rien qu’à l’aide des textes cités par M. Génin.»—Voyons donc! Faites.—«Mais je ne veux pas être incomplet.»—Cela vaudrait toujours mieux que de rester muet.—«Il suffit d’ailleurs, pour ma thèse, de lui avoir opposé Fabri et le bon sens.»—Vous ne m’avez pas opposé Fabri, car cette opposition n’est qu’illusoire; vous ne m’avez pas opposé le bon sens, car lorsque je vous montre que votre manière d’interpréter le passage mène droit à l’absurde, vous ne répondez rien.

Une preuve réellement curieuse de l’aveuglement obstiné de mon adversaire, c’est qu’il m’apporte, comme argument décisif en sa faveur, un texte que j’ignorais, et que je ne dois pas négliger de recueillir. Le lecteur jugera de quel côté ce texte fait pencher la balance.