«Si un mot finit par une consonne, et que le mot suivant commence aussi par une consonne (sans aucun intermédiaire, s’entend), la consonne finale du premier mot est toujours effacée dans le langage, ce qui donne beaucoup de grâce et de légèreté. Mais on est tenu d’écrire ces consonnes..... Devant t, l, m[94], l’s, encore qu’elle soit écrite, ne sonne presque jamais. Par exemple: mon host, prononcez mon ôte.—Ung enfant masle, prononcez enfant malle; dans ce dernier cas, on double l’l pour remplacer l’s, qui se mange. On écrit abysme avec une s, et l’on prononce sans s, abîme. Toutes ces règles sont sujettes à beaucoup d’exceptions et de commentaires; il y faut beaucoup d’étude.» (Docum. inéd. sur l’hist. de France. Relations des ambassadeurs vénitiens, t. II, p. 586.)

Cette pièce est de 1577. Rapprochez ce que dit ici Jérôme Lippomano, ou son secrétaire, de la règle donnée en 1530 par Jean Palsgrave; joignez-y le témoignage de Sylvius, et dites si le sens de Th. de Bèze peut être un moment douteux.

Mais M. Guessard est inébranlable:—«Vous soutenez avec Palsgrave qu’en 1530 on n’articulait jamais qu’une consonne sur deux; moi je soutiens le contraire contre vous, et au besoin contre Palsgrave (il n’est plus aussi sûr que tout à l’heure de mettre Palsgrave de son côté). Je le soutiens avec Fabri.» (P. 359).

Dites donc que vous le soutenez tout seul et contre tout le monde, et contre l’évidence.

Au surplus, il y a dans cette dernière phrase de M. Guessard une finesse que je ne veux pas laisser aller inaperçue. «Vous soutenez que, en 1530, on n’articulait jamais deux consonnes de suite.» Un moment, s’il vous plaît! Je n’ai dit cela nulle part. Vous falsifiez ma proposition en y glissant la date de 1530. J’ai posé le principe pour le moyen âge, pour le XIIe siècle, si vous voulez une date. J’ai eu bien soin au contraire de mettre à part le XVIe siècle, comme époque d’altération, d’ignorance même des lois primitives. Si j’ai cité les paroles de Bèze, c’est comme vestige de l’ancienne tradition. Je vous ai toujours reproché de vouloir attirer le débat sur le XVIe siècle, et l’y fixer. Je vous ai dit qu’il n’y avait aucune bonne foi à me représenter comme empruntant ma règle à Th. de Bèze (p. 11 de ma réponse). J’ai signalé la perfidie de votre manœuvre, lorsqu’il s’agit du moyen âge, de faire tout dépendre du témoignage d’un écrivain qui touche au XVIIe siècle. Vous n’avez pas laissé de continuer:—«M. Génin, à l’entendre, a voulu prouver ce principe pour le XIIe siècle, et non pour le XVIe.» A m’entendre ou à ne m’entendre pas, c’est ainsi; et pour peu que j’eusse du style matamore, je pourrais à mon tour vous défier résolûment d’élever là-dessus l’ombre d’un doute.—«Ce qui ne l’empêche pas d’invoquer encore un grammairien qui écrivait en 1530[95].»—Et s’il n’y en a pas de plus ancien, qui voulez-vous donc que j’invoque en fait d’autorité dogmatique, puisque vous en demandez? Je vous cite le XVIe siècle, par surabondance de droit; et il se trouve à présent que, battu par la logique, vous l’êtes encore par toutes les autorités, même du XVIe siècle. Vous le sentez, et vous vous préparez un petit faux-fuyant par cette phrase: «Vous soutenez qu’en 1530 on ne prononçait jamais deux consonnes de suite.» Vraiment, vous auriez trop beau jeu à me prouver qu’on les prononçait quelquefois en 1530. Mais ce n’est point là la question, et je ne vous laisserai pas nous donner le change en feignant de le prendre. A d’autres, Monsieur, à d’autres! J’ai fait la guerre contre les Jésuites.

Ce que vous avez à établir par preuves bonnes et loyales, ce n’est pas qu’au XVIe siècle il y avait diversité, c’est que ma règle «n’a jamais existé,» et qu’elle est «d’une absurdité manifeste.» C’est là votre thèse: ne reculez pas.

Réflexion faite, l’autorité de Palsgrave a paru inquiétante à M. Guessard; et, ne comptant pas trop sur ces passages contradictoires dont il se vante par anticipation, il a jugé plus prudent de l’atténuer pour le moyen âge, tout en l’admettant pour le XVIe siècle: «L’observation de Palsgrave, généralement vraie pour le temps où elle a été écrite, le devient beaucoup moins si on la reporte à trois ou quatre siècles en arrière.»—C’est bientôt dit; mais où est la preuve? Le critique espère se sauver ici à la faveur du vague de l’expression. Ce qu’il veut dire, le voici nettement: Eh bien! soit: il se peut, après tout, qu’au seizième siècle on ne prononçât pas deux consonnes consécutives; mais plus on s’enfoncera dans le passé, moins cette règle sera juste. En d’autres termes, M. Guessard affirme que plus notre langue vieillit, plus elle tend à s’amollir, et à se dépouiller de consonnes. Cela ne mérite pas qu’on y réponde.

Dire, au contraire, que par les influences extérieures notre langage va chaque jour se durcissant et se chargeant de consonnes, c’est émettre une vérité si vulgaire qu’elle en est triviale. On ne manque jamais aujourd’hui à prononcer les consonnes consécutives[96]. En sorte que, pour appliquer le raisonnement par induction, on dira: La règle actuelle est d’articuler les consonnes consécutives; au seizième siècle, on ne les articulait que la moitié ou le quart du temps, et seulement dans les mots nouveaux; donc, plus on recule vers l’origine de la langue, moins ces consonnes devaient être prononcées. Mais M. Guessard, qui a une logique à lui tout seul, conclut au contraire: plus elles étaient prononcées.

Prenez le chemin que vous voudrez, le raisonnement, les faits, l’autorité des grammairiens, vous arrivez toujours au même résultat, savoir: que ma règle est juste, et que j’ai donné le vrai sens de Théodore de Bèze. Et quand je dis que M. Guessard a fait un contre-sens, il a beau me crier sa démonstration favorite: Ce n’est pas vrai! (p. 358); s’il ne veut pas avouer son erreur, parce qu’il est désagréable de s’être trompé si arrogamment, cela ne l’empêchera pas d’en être convaincu aux yeux de tout lecteur impartial.

Ce second article de M. Guessard se compose surtout d’observations détachées en forme de glossaire. Il est beaucoup plus long que le premier; et pour peu qu’il fallût établir sur chaque article une controverse pareille à celle qu’a soulevée le mot geminata, vous sentez où cela nous mènerait! Deux ou trois échantillons suffisent à faire voir avec quelle légèreté (non pas de style!), avec quelle témérité passionnée M. Guessard se lance dans la contradiction[97]. A tout prendre, j’en suis humilié; car enfin, je croyais valoir la peine qu’on y fît un peu plus de façon.