J’ai fait venir âge de la forme ancienne aé, qui touche à ætas. Il faut voir là-dessus l’érudition et les dédains de mon critique! Je passe sa dissertation, d’après Robert Estienne, pour venir au vrai point:—«Quant à la forme eage qu’on écrivait aussi aage, elle suppose un mot de basse latinité, comme ætagium ou aagium. Je ne trouve ni l’un ni l’autre dans Du Cange, mais j’y rencontre aagiatus, qui implique aagium.» (P. 291.)
Voilà donc sur quoi l’on me condamne en termes si durs: âge ne vient pas d’aé, mais d’aagium, qu’à la vérité l’on ne rencontre nulle part, mais qui a dû exister, puisqu’on trouve aagiatus. La raison est admirable!
Aagiatus, que Du Cange cite dans un acte du temps de Charles V, c’est-à-dire de la fin du quatorzième siècle, est la traduction du français aagié, et Du Cange lui-même en avertit. Comme les actes publics, jusqu’à l’ordonnance de Villers-Cotterets (1539), se faisaient en latin, on y rencontre à chaque instant des mots de la langue vulgaire, qui n’ont que la terminaison latine. On trouve aussi dans le Glossaire de Du Cange, grossus, blancus, blancheria, borgnus, avantagium, et une infinité d’autres semblables. Prétendre en conclure que ces mots ont existé les premiers, et ont donné naissance aux mots français correspondants, serait se moquer du monde, et c’est ce que fait M. Guessard: c’est avec un aplomb imperturbable qu’il donne la copie pour le modèle, le mot calqué pour le prototype. Pour croire à son aagium, j’attendrai qu’il nous donne de meilleures preuves qu’aagiatus, et, en attendant, je garderai mon étymologie du mot âgé par aé.
«Port signifie défilé, et non porte d’un défilé, comme l’a traduit M. Génin.... Port a ici le même sens que puerto en espagnol, et l’un et l’autre ont pour racine commune, non pas porta, mais portus, un port, qui est en effet une sorte de défilé.» (P. 342.)
Si M. Guessard eût pris la peine d’ouvrir Du Cange, il se fût convaincu à peu de frais de la fausseté de sa critique. Il y eût vu pors traduit en latin par portæ; portæ, angustiæ itinerum; et en grec par pylaï; il se fût assuré que Jornandès et Othon de Frisingue emploient constamment ces expressions, portas caspias, armenicas, cilicas; porta mœsia; que les pors d’Espagne sont, dans Roger de Hoveden, portæ hispaniæ; qu’ainsi l’expression se tire de l’analogie d’un défilé avec une porte, et non avec un port. Le dictionnaire espagnol-italien de Franciosini explique nettement que puerto est un passage étroit entre deux montagnes, una strettezza o passo chiuso tra un monte e l’altro.
Au reste, que port vienne de porta ou de portus, cela n’importait guère; mais M. Guessard ne voulait rien perdre de ce qui pouvait ressembler à une critique. Il ramasse jusqu’aux miettes, et puis à la fin il se donne des airs de me faire grâce: «Voilà une faible partie des observations auxquelles ce livre a paru donner lieu.»—Cela me rappelle ce bon M. Gail, qui, au frontispice de ses livres, imprimait avec une exactitude rigoureuse la liste de ses titres et dignités: cela ne faisait guère moins de vingt lignes; et puis quand il avait tout passé en revue, quand il avait épuisé la nomenclature des académies françaises et étrangères, des sociétés savantes, des cordons, croix et distinctions de toute espèce, il mettait, etc., etc., etc... J’avais trouvé le premier article de M. Guessard un peu long, et je l’avais dit ingénument. Le second dépasse le premier, et on lit à l’avant-dernière page: «M. Génin me reproche d’être trop long; M. Génin est un ingrat: il me devrait des remercîments pour n’avoir fait que la moitié de la besogne qu’il a taillée à la critique.» Comment trouvez-vous ce trait final d’une diatribe de cent trente-sept pages? C’est la meilleure plaisanterie du recueil.
J’avais demandé d’où vient que l’Académie, contrairement à l’usage primitif et à la logique, a consacré le mot fort invariable dans cette locution: se faire fort (des Var. du lang. fr., p. 369).
«Cet article a tout lieu de surprendre dans la bouche de M. Génin. Il raisonne là comme un de ces grammairiens de profession qu’il aime tant à railler, et l’occasion était belle de donner à l’Académie une leçon d’ancien français. M. Génin aurait pu dire: L’Académie veut que fort soit invariable, mais elle ne sait pas pourquoi. Moi, je vais vous l’expliquer. C’est encore un archaïsme: jadis tous les adjectifs, comme grand, fort, vert, n’avaient qu’une seule et même forme pour le masculin et le féminin, comme en latin grandis, fortis, viridis.»
Il est vrai que je n’ai point pris le ton de cette prosopopée avantageuse ordonnée par l’impérieux M. Guessard: MOI, je vais vous expliquer...! J’ai des habitudes moins altières. Mais, sans ouvrir une si grande bouche, j’ai dans mon ouvrage exposé cette théorie des adjectifs sur les mots grand, fort, vert, et plus complétement que ne fait ici M. Guessard[98]. J’y montre comment l’adjectif, invariable en genre, ne l’était qu’à la condition de précéder immédiatement son substantif. Qu’ainsi l’on disait: «Moult y ot grant noise et grant presse;» et: «Or fut au lit grande la noise,» à cause de l’article interposé; qu’on disait une grant cave, et: «Saül trouva une cave grande.»
Or, quand on dit cette femme se fait fort pour son mari, l’adjectif fort suit son substantif femme; donc il doit varier. Guillemette, après avoir récité à son mari, l’Avocat Patelin, la fable du renard happant le fromage du corbeau, ajoute: