20 janvier. — Un de mes amis, scribe au service de l’État, me dit : « Je n’ai pas les palmes. Je viens de compulser dans les gazettes la liste des citoyens palmés, et je n’y figure point. — Vous aviez donc sollicité ? — Eh non. — Alors ? — Mon Dieu, j’achète pareillement, fort ponctuellement, les listes complètes des numéros gagnants de nos loteries, bien que je ne prenne jamais de billet. — Pourquoi donc, encore une fois, pourquoi donc ? — Sagesse, dévotion au dieu Hasard, laquelle représente l’un des plus beaux caractères des bipèdes à deux pieds et sans plumes, et sagesse, elle aussi : n’est-ce pas la plus mirifique manifestation du hasard que faire toucher le but au coureur qui n’a pas couru ?

— Paradoxe savoureux, mais qu’a le hasard à démêler avec la distribution des rubans, laquelle favorise uniquement les citoyens dont la République vérifia le mérite, et d’autant plus sévèrement qu’il s’agit du mérite républicain ? — Grand est le hasard ; lui seul attribua les palmes à la cuisinière de feu Edgard Combes : n’aurait-il pas été suave qu’à la veille de l’historique procès de Versailles il en décorât l’énergumène qui écrivit Anthinea ? Autre point de vue. Comment le régime que l’Europe avec tout l’univers, Norvège comprise, nous envie, et tant qu’ils nous le réservent jalousement, comment ce régime n’a-t-il jamais songé encore à utiliser le hasard quant à la dispensation des palmes, comme de tant de décorations mirificques ? Je veux dire à édicter que : — outre celles décernées comme il est équitable aux « bons républicains » — un certain nombre seraient, à chaque promotion, attribuées, par le sort lui-même, en loterie, à l’universalité des citoyens et citoyennes, par l’intermédiaire du Bottin, des listes électorales, de l’Argus, des registres d’état-civil, des registres d’écrou ? Ce serait aussi beau, et facilement aussi fructueux, que le « concours du Litre d’Or ». Le jour de la solennité, par devant le chef de l’État (car un simple académicien comme feu M. de Heredia c’était bon pour le Journal), aux sons de la Marseillaise, un nourrisson de l’Assistance publique pêcherait dans l’urne…

— Arrêtez-vous, et l’avouez bonnement : vous enragez.

— Oui, j’enrage de ne les avoir reçues : parce que je sais que je les recevrai, inéluctablement, et sais exactement quand je les recevrai. Car je suis fonctionnaire, Monsieur, et ne saurais échapper à la loi, que dis-je ? à quelque chose de supérieur à la loi : à la tradition. Les temps révolus, mon chef de bureau inscrira mon nom, suivi de tout mon état civil, provoquera la confection d’un dossier, où, dans la colonne « attitude politique », nécessairement la seule qui importe, il certifiera, de sa main à lui, que je suis un épatant républicain ! Hélas, si la coutume est immuable, le temps marche ! Le chef de bureau aura eu lieu de crier : Vive le Roi ! depuis huit jours, le Roi se trouvant installé depuis sept, et cependant je me verrai, inéluctablement, et in æternum, classé excellent républicain. Et je serai déshonoré administrativement, car un loyal fonctionnaire est le fidèle serviteur de tous les régimes, dès la veille de leur intronisation, Talleyrand l’a dit. Et le plus triste est que les palmes me seront équitablement refusées, et pour jamais, never more ! »


31 janvier. — J’attends avec impatience que mon fiston ait achevé, non de lire, mais de relire son livre d’étrennes : Les Trois Mousquetaires, afin de, moi, le relire une fois de plus. Je goûterai là, outre une ondée de cette bonne humeur énorme dont les œuvres du père Dumas sont la source intarissable, ce sens de la physionomie d’une époque, qui fait de lui un historien méconnu.

En attendant, je me replonge, toujours par la même occasion, dans Les Enfants du Capitaine Grant ; c’est aussi pour m’amuser (disons le vrai : me rajeunir !). Et voilà que je découvre là, pour m’instruire encore, des morceaux de style qui valent sans le faire exprès Chateaubriand et mieux : justement parce qu’ils ne le font pas exprès.

Les héros (nous les connaissons tous), surpris dans la Patagonie, par une inondation subite et formidable, se réfugient sur un arbre, une espèce de noyer gigantesque, un « ombu ».

« Cet arbre au tronc tortueux et énorme est fixé au sol non seulement par ses grosses racines, mais encore par des rejetons vigoureux qui l’y attachent de la plus tenace façon. Aussi avait-il résisté à l’assaut du mascaret. »