Sans m’ensuperstitionner sur ce genre de joyaux (et à propos, saviez-vous que nostre Démocratie dispose de cinquante-quatre insignes assortis, idoines à signaler le mérite, ou… le dévouement ?) on conviendra qu’il sied à certaines physionomies. Il devrait donc leur être acquis, ne fût-ce qu’afin de se rehausser lui-même, qui en éprouve le vif besoin. Or, M. Philinte de Sandricourt, dit Marsan, a envolé par le monde plusieurs livres et un nombre fort considérable de pages dorées : tout quoi fait merveilleusement valoir la langue et la littérature du pays de Racine. Mais ce ne serait certes suffisant.
Non, pas suffisant ! Voyez par exemple Maurice Boissard, tout de même que je le dévisage chaque midi rue Dauphine. Boissard est dans sa façon un aussi important prosateur que son antipode Marsan. Mais, quoi qu’il en prétende il n’est point beau par le matériel, ou ne l’est plus. La croix des braves lui serait utile pour requérir efficacement Frère Flic, toutes fois qu’il surprend molester ses frères selon Francis Jammes : je veux dire les ânes et les toutous. Seulement, que voulez-vous ? Son extérieur reste inadéquat : il n’est pas photogénique.
( — Mais, pardon, et vous-même ? — Pardon à votre tour ! A titre d’« homme du Moyen-Age », que chacun m’attribue, je suis, de fondation, chevalier de l’Ordre royal de l’Étoile, institué par Jean II le Bon, le 10 novembre 1351, en sa « Noble Maison de Saint-Ouen en France », avec pour devise : Monstrant astra viam Regibus. Lequel me confère d’autorité tous ordres ultérieurs, y compris la Toison d’Or et les palmes académiques. Et je n’en arbore point les costumes et insignes par humilité chrétienne.)
Mais, n’avisez-vous pas d’ici comme ferait bien, lacérant le frac de M. de Sandricourt, cette balafre écarlate ? D’où question à se poser incontinent : Quel dispositif inventerait notre dandie ? Et, quelles méditations pour et sur la vestimentaire ? Et le fastueux post-scriptum au « bon choix de Philinte » entre « deux cannes de M. Paul Bourget » !
OVIGNY…
… ou le soldat inconnu, je dis : soldat des lettres.
On a épilogué « poètes maudits », « destinées mauvaises », « étoiles enragées ». A bon droit. Pourtant, nous n’y songeons pas, il y a pis. Et que plus dramatique, plus humiliant pour nous tous ! Somme toute, Léon Deubel, Degron, auront eu leurs amitiés, leurs admirations — leurs lecteurs, d’abord — , leur légende. Tout quoi ils conserveront. Et tout d’abord ils purent se lire tout vifs. Voici vingt-cinq ans, un doux poète, Albert Cuvilliez, bientôt mort poitrinaire, put semer du moins, dans quelques périodiques mort-nés, quelques belles poésies : dont je retiens çà et là un vers, accrochés à ce nom. Et lui aussi se put lire tout vif, avant sa mort. Trois ou quatre fois. C’est déjà quelque chose. C’est déjà suffisant. Oui, car nous ne comprenons plus ce que ce comporte d’être imprimé, nous vieux galériens sybarites qui ne lisons plus même nos coupures de journaux, ceux qui s’abonnent à L’Argus.
Charles Ovigny et moi nous rencontrâmes à la guerre, vers 1916 ou 17, dans un de ces Dépôts d’Éclopés faits pour mener au cafard même un chasseur à pied. D’autant que ces hôpitaux bâtards n’avaient droit à nulle permission. Achevés les quinze jours de désœuvrement morne, l’homme descendu du front réembarquait pour le front. L’officier, capitaine de Ricqlès fit dresser un théâtre-concert de fortune. Ovigny était artilleur, moi fantassin, et il avait trente ans environ. Il donna, fit représenter un acte, et en vers ! et intitulé La Muse des Tranchées ! Griffonné là-haut. Il fallait que ce fût vraiment très bien, et même rudement bien, pour avoir emporté l’enthousiasme du noir pêle-mêle ramassé ici ! Ce l’était. Et couleur locale parfaite, puisque des bombes nous descendirent dessus pendant la répétition, démolissant à droite et à gauche.
Puis, nous repartîmes, chacun notre tour, chacun vers son destin. Plus de nouvelles. Je le pensai tué comme tout le monde.
Je fus démobilisé. Un matin, voici peut-être deux ans, Ovigny vint me surprendre en ma tanière de scribe municipal. (Comment m’a-t-il pu repérer ?) Un manuscrit sous le bras : un roman. Après les effusions, il réclama mon jugement. Ce roman de débutant (inutile d’en divulguer ici le titre) m’apparut excellent. Cependant, par scrupule, je tins à requérir l’avis du sage Pierre Billotey, car Montfort m’eût remis de semaine en semaine. Billotey conclut comme moi, avec davantage de chaleur. Or, admirez la déveine : l’unique éditeur familier de moi, comme de Billotey, s’apprêtait juste à lancer un roman établi sur un sujet tout analogue, quoique traité dans un esprit tout inverse : les thèmes circulent ainsi dans l’air comme les nuées, et, Gœthe l’a dit, nos ouvrages valables sont tous œuvres de circonstance. Ovigny préféra ne pas débuter par une concurrence et paraissant venir second. Il achevait d’ailleurs un autre roman.