Je dois dire ici qu’après cette catastrophe, je me trouvais dans un tel état de fièvre et de malaise moral, qu’il ne m’a pas été possible de satisfaire la curiosité bien légitime des journalistes de Hong-Kong en ce qui touche les souffrances de ma captivité. C’est en France seulement que, rappelant mes souvenirs, je me mis à écrire cette relation, laquelle par son étrangeté même m’a paru mériter la publicité.

En terminant les détails de cette expédition, je ne veux pas oublier de citer un trait de représailles des plus caractéristique.

Il avait été fait dans cette récente affaire deux prisonniers. J’entendais les matelots raconter les différents épisodes du combat. Tous les détails qu’ils donnaient sur la sanglante journée faisaient peine à entendre; ils énuméraient le nombre d’ennemis égorgés; l’un d’eux même, qui se vantait beaucoup de son intrépidité, s’attira, plus peut-être par jalousie que par commisération pour le sort des victimes, mainte observation sur sa cruauté. Comme on lui reprochait d’avoir tué une femme chinoise avec le plus grand sang-froid, il répondit impatienté: «Êtes-vous tous des imbéciles, vous n’avez donc pas vu que c’était la mère des pirates!»

Mon retour à Hong-Kong causa une grande rumeur lorsque la nouvelle s’en répandit. La foule accourut et se pressa sur les quais; en un instant, des canots remplis de monde accoururent vers le steamer, l’environnèrent, et tous les regards cherchaient à me découvrir parmi les passagers. Il n’était guère facile de me reconnaître sous le costume d’homme dont j’étais encore vêtue. Chacun me faisait des offres généreuses. M. Walker, directeur de the Peninsular and oriental Company, me pressait d’accepter l’hospitalité dans sa famille, près de sa femme, qui compatissait à mes malheurs et avait le plus grand désir de me connaître. J’étais très-touchée de toutes ces marques de sympathie; mais je remerciai M. Walker en lui disant que mon plus vif désir, avant de songer à moi-même, était de voir le vice-consul; j’avais trouvé une protection si pleine d’humanité dans ce représentant de la France, que j’eusse regardé comme une ingratitude d’accepter aucun bienfait, sans qu’il fût le premier à me donner son approbation: ne lui devais-je pas plus que la vie? Comme je me disposais à me rendre au consulat, je fus prévenue par M. Haskell, qui se rendait sur le steamer; il vint à ma rencontre. Il était très-ému; on lisait sur son visage rayonnant la joie qu’il éprouvait en ce moment de voir tous ses efforts couronnés d’un si grand succès. Il me dit ces simples paroles: «Venez, je vous offre abri et protection au consulat de France.» Ce mot France fit vibrer en moi un sentiment indéfinissable; il réveilla le souvenir de tout ce qui m’était cher; il était l’expression de la sollicitude de ma patrie veillant sans relâche sur le sort de ses enfants, en quelque endroit éloigné du globe qu’ils se trouvassent égarés. Ma réponse fut des larmes; il ne m’était pas possible de proférer une parole, tant mon émotion était grande. La Providence, dans mon malheur, se montrait si miséricordieuse!

Nous descendîmes dans une embarcation qui nous transporta à terre; là, une chaise à porteurs m’attendait, et je parvins en peu d’instants à la résidence française.

Je passai vingt et un jour à Hong-Kong, comblée d’attentions les plus délicates. Plusieurs personnes de la ville vinrent me visiter, beaucoup de dames surtout, dont le récit de mes malheurs avait excité la sensibilité. Je dus pourtant me renfermer, par ordonnance du médecin; à la suite de tant d’émotions contraires, ma constitution se trouva complétement ébranlée. Cette joie, qui succédait à une immense douleur, m’accablait avec trop de violence pour que mes facultés pussent résister longtemps à la secousse. Le mal se déclara, et je fus prise d’une fièvre ardente. Je restai plusieurs jours et plusieurs nuits en proie à un horrible délire; mon cerveau malade me transportait sans cesse dans les régions de piraterie, où je ne voyais que sang, poignards et incendie; enfin, la nature reprit le dessus, Dieu aidant, et je me rétablis vite. Des lettres de France, apportées par un navire arrivé de Californie, me furent remises pendant ma convalescence, et opérèrent la guérison du corps en même temps que celle de l’âme; ces lettres me rappelaient avec instance, et j’avais été trop éprouvée dans mes voyages pour que mon plus grand désir ne fût pas de revoir, le plus tôt possible, ma patrie et tous ceux qui souhaitaient mon retour.

Je dus alors songer à remplacer par de nouveaux effets ceux que j’avais perdus. Je fis mes commandes de robes et autres vêtements de femme; dans le courant de mon récit, j’ai oublié de dire que, dans ce pays bizarre, ce sont des hommes qui confectionnent les habillements des deux sexes: la profession de couturière n’est pas, comme en Europe, l’attribution exclusive des femmes. Tous les effets que je rapportai de Chine, tels que robes, linge de corps, chaussures, furent faits par les mains d’ouvriers chinois.

A quelques jours de là, M. Haskell vint m’annoncer la visite de Than-Sing, mon compagnon d’infortune; ce digne homme avait tenu à me faire ses adieux avant de partir pour Canton, où il comptait retrouver sa femme et ses enfants. Il entra, et j’eus quelque peine à le reconnaître, tant il était richement vêtu: tous ses habits lui avaient été prêtés par un ami; car, ainsi que moi, il avait été complétement dévalisé. Il avait les larmes aux yeux en s’informant de ma santé. Après une heure de causerie, pendant laquelle nous parlâmes de notre temps de misère, il se retira et me fit ses adieux, non sans m’avoir priée d’accepter, en souvenir de nos malheurs, un joli fichu brodé de soie de diverses couleurs et d’un travail très-précieux.

Mon départ était fixé pour le 11 novembre; je devais partir par un steamer de la malle des Indes; le gouvernement français payait mon voyage jusqu’à Marseille.

La veille de mon embarquement, je reçus deux visiteurs, que je ne puis oublier de citer: c’étaient le capitaine Rooney et un des lieutenants qui avaient fait partie de l’expédition envoyée à ma recherche. Cet officier, après m’avoir exprimé toute la joie qu’il ressentait d’avoir participé à ma délivrance, me présenta un livre écrit en langue allemande, que je reconnus pour être celui dans lequel j’avais tracé, à l’aide d’une épingle, quelques lignes en français et en anglais. Ce livre lui était tombé sous les yeux lors de la perquisition faite dans la jonque où j’étais retenue prisonnière; il s’en était emparé, lorsqu’en retournant les premiers feuillets, il avait pu lire avec surprise le peu de mots que j’y avais tracés. Il me demanda mon consentement pour en rester possesseur; il voulait, disait-il, le garder comme une relique, afin de le montrer dans sa famille, à son retour en Angleterre. J’étais trop heureuse d’accorder cette légère satisfaction à une personne qui avait contribué à me sauver la vie.