Quant au capitaine Rooney, il semblait fort triste, malgré l’heureuse issue qui avait mis fin à nos infortunes; il paraissait accablé par ce qu’il appelait la fatalité. Son séjour en Chine ne devait pas être de longue durée; il sentait aussi le besoin de revoir sa patrie. Il me dit pour dernier adieu: «Si mes vœux sont exaucés, vous arriverez à bon port; parlez avec confiance, la Providence est avec vous.»

CHAPITRE IX

Départ de Chine.—Le Malta.—Singapore.—Penang.—L’île de Ceylan.—Le Bentinck.—Aden.—Dans la mer Rouge.—Isthme de Suez.—Le Caire.—Le Nil.—Les Pyramides.—Boulac.—Alexandrie.—Le Valetta.—Malte.—Marseille.—J’ai fait le tour du monde.

Le 11 novembre 1854, je me rendis à bord du steamer le Malta. Le vice-consul m’accompagnait, m’assurant ainsi sa généreuse protection jusqu’à mes derniers pas dans ce pays; je ne pus le quitter sans éprouver une émotion bien vive, et si jamais ce récit lui parvient, je désire qu’il puisse y lire l’expression vraie de la reconnaissance que je lui ai vouée.

La ligne que suit la malle des Indes pour se rendre en Europe est certainement la plus enviée des voyageurs. On se rend de Hong-Kong à Singapore: en sept jours. Le steamer stationne vingt-quatre heures pour prendre du charbon, ce qui permet aux passagers de descendre à terre et de visiter la ville, qui, outre les Malais, est en grande partie habitée par des Chinois et un petit nombre de négociants anglais.

De Singapore on va à Penang; il faut trois jours; le steamer s’arrête une demi-journée seulement pour prendre les lettres, mais ce temps suffit pour visiter ce délicieux coin de terre, où la végétation est si active et où les fruits les plus beaux sont en grande abondance.

Après huit jours de navigation on touche à Galle, île de Ceylan. Là tous les passagers descendent à terre; les bagages sont transbordés sur un autre steamer. Le nombre des voyageurs n’est jamais considérable dans cette partie du continent; nous étions trente-deux, en partie tous Anglais, et six ou huit Espagnols qui venaient des îles Philippines.

Le Malta continuant sa route sur Bombay, nous nous rembarquâmes, après deux jours de relâche et par conséquent de promenades, sur le Bentink, autre steamer de la Compagnie des Indes, qui devait nous conduire jusqu’à Suez. Mais avant d’y arriver on s’arrête à Aden. A cet endroit, on prend encore du charbon; rien de plus désolé que cette terre aride sur laquelle on ne rencontre que des habitations misérables. Les naturels, comme des troupeaux de mendiants, nagent des heures entières autour du steamer, guettant, se ruant les uns sur les autres pour la moindre pièce qu’on leur jette. Ils sont d’une horrible laideur; leur chevelure est laineuse comme celle des nègres, et de diverses couleurs. Aden est, en somme, une fort malheureuse contrée.

Après sept jours de navigation dans la mer Rouge, nous arrivâmes à Suez; je débarquai avec un véritable plaisir. Le parcours de l’isthme se fait dans les diligences qui sont traînées par de mauvais chevaux, qu’on est obligé de relayer toutes les deux lieues. Les bagages et les marchandises suivent à dos de chameaux; les conducteurs qui font le service du désert sont presque tous borgnes. Une quantité innombrable de mouches voltigent sans cesse autour de ces malheureux et s’attachent impitoyablement à leurs yeux, qu’elles semblent ronger; on dirait que ces vilaines bêtes travaillent sur des matières pourries. Des carcasses de chameaux, que l’on rencontre à chaque instant et qui sont laissées sur le chemin, servent de pâture aux corbeaux. Deux hôtels restaurants existent sur la route, ils sont ouverts par les soins de la Compagnie pour les besoins des voyageurs; le trajet du désert se fait en seize heures, puis on arrive au Caire.

Le Caire, la ville orientale où l’on croit rêver les yeux ouverts, où l’on marche de surprises en surprises, comme dans les contes des Mille et une Nuits. Tant de récits complets ont été écrits sur ce pays, que je ne tenterai pas d’en faire ici une pâle description. J’y passai trois jours et je les employai à visiter ce qu’il y a de curieux: les bazars, où s’étalent des étoffes brodées d’or et de soie avec une richesse merveilleuse; la citadelle qui renferme le tombeau du vice-roi d’Égypte. Là, il me fallut ôter mes chaussures et marcher pieds nus. Quant aux pyramides, je ne les vis que de loin, en descendant le Nil, de sorte que leur vue n’excita pas chez moi cet enthousiasme traditionnel et, sans doute, mérité qu’elles inspirent d’ordinaire. Je fis toutes ces excursions escortée d’un guide qui me servait d’interprète. De toutes les sensations que j’ai ressenties dans mes voyages, aucune n’est comparable à celle que m’a fait éprouver la ville du Caire.