Pour se rendre à Alexandrie, on prend un petit bateau à vapeur qui descend le Nil jusqu’à Boulac; c’est un trajet de six heures. En suivant la rive je pus jouir à mon aise de la vue de tous ces villages égyptiens bâtis en terre grise, avec une fourmilière de pigeonniers.

A Boulac, on prend le chemin de fer qui, en trois heures, vous conduit à Alexandrie; j’y séjournai encore trois jours, temps nécessaire pour l’arrivée des bagages, et les préparatifs d’embarquement pour l’Europe. Alexandrie ne présente rien de pittoresque; ses bazars sont malpropres et mal assortis. On n’a pas là, comme au Caire, la vue réjouie par la variété et la richesse des costumes orientaux, car les Européens y sont en bien plus grand nombre. J’allai visiter le palais du vice-roi, la colonne de Pompée, l’aiguille de Cléopâtre. Que d’antiquaires eussent été heureux à ma place! Quant à moi, pressée du désir de revoir ma patrie, je ne songeais qu’au départ; je m’embarquai donc à bord du steamer le Valetta. Je n’avais plus que six jours de mer avant de toucher la terre natale. Le quatrième on relâcha à Malte, mais pour une halte de quatre heures seulement: personne n’alla à terre. Deux jours après, le 26 décembre 1854, le Valetta jetait l’ancre dans la rade de Marseille, et le 30 j’étais à Paris, où je pus lire dans le journal la Presse: «Mademoiselle Fanny Loviot, qui avait été prise par des pirates dans les mers de la Chine, vient de rentrer en France, par Marseille, à bord du Valetta

Avec quelle joie, quel bonheur, après avoir fait le tour du monde et couru les plus grands dangers, je me retrouvai au milieu de ma famille, de mes amis. Partie pour chercher la fortune, je n’avais rencontré que des périls; mais la nature m’était apparue sous ses aspects les plus variés, et s’il m’avait fallu subir les privations, endurer la fatigue, j’avais du moins vécu de cette vie pleine d’émotions qui n’est pas sans charme dans la jeunesse. Je n’ai donc point à regretter d’avoir fait ce voyage.

Puisse le lecteur indulgent ne point regretter de l’avoir lu!

Les articles qui terminent cet ouvrage relatent comme faits divers quelques fragments de mon histoire. Ils ne méritent pas une sérieuse attention, car ils répètent en partie le récit déjà fait par le capitaine Rooney; mais je les ajoute comme cachet d’authenticité, ayant paru dans les journaux français.

PIÈCES JUSTIFICATIVES

LA PRESSE, 20 décembre 1854.

Le Moniteur de la Flotte publie l’extrait suivant d’une lettre datée de Hong-Kong, le 27 octobre, et qui contient des détails intéressants sur un petit drame maritime:

«Le navire chilien le Caldera partit de Hong-Kong, le 5 octobre, pour San-Francisco, avec deux passagers, une jeune dame de Paris, Mlle Fanny Loviot, et un Chinois. Surpris, deux jours après son départ, par une affreuse tempête, il avait relâché dans une baie située derrière quelques îles où le vent l’avait poussé: il comptait s’y réparer; mais, pendant la nuit, et tandis que l’équipage était occupé aux pompes, trois jonques chinoises l’ont assailli tout d’un coup, s’en sont emparées et l’on mis au pillage; les brigands qui les montaient sont restés deux jours maîtres du navire; ils l’ont quitté en voyant arriver une nouvelle flottille de jonques.

»Le 11 octobre, les bandits qui montaient une de ces dernières jonques offrirent au capitaine du Caldera de le conduire à Hong-Kong, lui, un Chinois du bord et une jeune dame passagère; mais quand la jeune dame et le Chinois furent descendus dans l’embarcation, les bandits poussèrent au large et ne voulurent jamais prendre le capitaine, qui réussit enfin, un peu plus tard, à se procurer un bateau et à se rendre à Hong-Kong.