—Moi! moi! m’écriai-je transporté.

—N’oublie rien; prends ta soutane, ta calotte et ton surplis.

Je tremblais de joie et d’orgueil. Quoi! un jour de grande procession cantonale, ce serait moi qui aurais l’honneur, la gloire, d’être choisi pour servir la messe à M. le curé-doyen de Bédarieux!...

J’étalai mes jolies nippes sacerdotales sur mon bras; puis, étant sortis de l’église, dont Barnabé ferma la serrure à double tour, nous rentrâmes à Saint-Michel.

Quelle charmante après-midi! Barnabé me proposa bien d’aller, en compagnie de Baptiste, m’ébaudir à travers champs, comme je l’avais fait l’avant-veille; mais je préférai demeurer à la maison, curieux de suivre le travail du Frère, qui venait de reprendre ma cage et paraissait décidé à la finir. Qui sait si, plus tard, quand mes oiseaux se trouveraient installés dans ce monument délicat d’osier, il n’aurait pas besoin de temps à autre de quelque réparation. Évidemment je n’aurais pas toujours l’ermite sous la main; tandis que j’aurais toujours des linottes, des verdiers, des bouvreuils, des chardonnerets... Pour l’enfant, l’enfance doit être éternelle.

Nous nous étions établis, avec notre attirail de branchettes flexibles et vertes, à l’extrémité du verger, en cet endroit perdu où commence l’ombre noire des grands châtaigniers. Barnabé travaillait activement; moi, je lai passais une à une les amarines, et je prenais plaisir à les lui voir tordre comme des fils, après les avoir mâchonnées entre ses dents. Je ne l’ai pas oublié, je dépiquais aussi, les comprimant entre deux pierres plates, de longs épis de millet, dont j’enfouissais dans mes poches les grains précieux. Il me faudrait bien nourrir mes bestioles, un jour! Baptiste était non loin de nous, vaguant de ci de là, tantôt mordillant la cime des herbes menues, tantôt relevant tout à coup son col musculeux, tirant ses babines qui dénudaient ses gencives roses et reniflant l’air bruyamment. Il arrivait parfois que, faisant feu des quatre fers, notre bête s’emportait soudain en des courses tout à fait sans raison. Je suivais du coin de l’œil Baptiste filant comme un trait à travers les arbres du verger, puis je l’apercevais plus loin bondissant devant son ombre sur la roche nue du plateau, prenant des attitudes grotesques, faisant des mines singulières, dressant ses oreilles, les baissant avec lenteur pareilles à deux pistolets qui viseraient le même but, enfin les redressant d’un mouvement brusque, et, comme s’il s’était fait peur à lui-même, repartant au galop pour nous rejoindre, tout penaud et tout essoufflé.

—Ta queue a donc pris feu, imbécillas? lui disait Barnabé.

Il venait jusqu’à son maître et le regardait curieusement avec ses grands yeux farouches et doux.

Le Frère, touché, lui donnait une tape amicale sur ses longues joues poilues, et lui, satisfait, de porter la tête au ciel et de braire solennellement. Quelle vie! quelle délicieuse, quelle enivrante vie, sur ces roches isolées, avec un âne, un ermite, la liberté pour compagnons!

Souvent j’avais entendu mon oncle, qui se plaisait dans la solitude de son presbytère, répéter ces mots de saint Bernard:—«O beata solitudo! ô sola beatitudo!»—Bien qu’au milieu de mes divertissements rustiques, je négligeasse beaucoup mon Phèdre, je savais un peu de latin, et je ne me souviens pas combien de fois, à l’exemple de mon oncle, ces mots tombèrent de mes lèvres émues:—«O solitude heureuse! ô seule béatitude