—Mon Dieu! monsieur le curé, si c’est pour plumer le dindon que vous avez besoin de mon confrère de Saint-Raphaël, me voici! lui dit Barnabé. Je ne demande pas mieux que de rendre service aux gens embarrassés. Je suis bon, à condition que le temps ne me presse point trop. L’horloge de votre église sonne sept heures; vous pouvez donc disposer de moi ainsi que de mon pétiot jusqu’à huit. Par exemple, à huit heures, bonsoir la compagnie! nous filons vers Notre-Dame avec Baptiste, et rien ne nous retiendra, ni vin, ni fricot, ni rôti. Songez donc, quels arrangements je vais avoir à faire là-haut! Mais, coûte que coûte, il faut que tout soit propre sur les dix heures, quand la procession arrivera, bannières et drapeaux déployés. Tous les hommes fussent-ils curés, le bon Dieu avant tout le monde, voilà mon système à moi.

—Vous êtes un brave Frère, Barnabé, lui dit le desservant heureux. Vite, à l’ouvrage!

Nous nous mîmes à décharger Baptiste, lequel commençait à suer à grosses gouttes. L’ermite, avec précaution, retirait les bouteilles des paniers, me les donnait et je les passais à M. le curé d’Hérépian, qui les alignait le long de la muraille, dans le vestibule du presbytère.

Comme nous finissions cette besogne amusante, Barnabé se mit à crier:

—Pigassou! Pigassou!

M. Martin, n’en croyant pas ses oreilles, bondit au seuil de la cure. En effet, à une portée de fusil, un vaste tricorne se balançait dans les brumes de plus en plus transparentes.

—Enfin! murmura le pauvre desservant.

Une minute après, l’ermite de Saint-Raphaël nous rejoignait.

Le frère Barthélemy Pigassou était un homme de quarante-cinq ans environ, petit, épais, tout rond de graisse comme un becfigue après vendanges. Dans le pays, on l’accusait d’être un maître buveur, et il suffisait, en effet, de jeter un coup d’œil sur sa large face en pleine lune, pour se convaincre que cette fois les méchantes langues n’avaient point menti. Sans parler de ses joues, luisantes de ce ton ardent et mordoré qu’on voit aux feuilles de vigne vers les premiers mois de l’automne; de ses oreilles, véritables coquelicots épanouis; de son nez, une grosse fraise mûre; ses yeux troubles, noyés dans un fluide où le regard semblait s’émousser, accusaient un alcoolisme invétéré. Seulement, chose singulière! le vin, qui chez la plupart des tempéraments dessèche le muscle, corrode les chairs, brûle pour ainsi dire la machine, avait au contraire chez l’ermite de Saint-Raphaël, par une disposition secrète de l’organisme, développé partout, de la tête aux pieds, une pléthore malsaine et débordante. Il allait dodelinant de la tête, tombant sur son pied droit, puis sur son pied gauche, toujours incertain et comme ahuri.

Barthélemy Pigassou pénétra dans le vestibule.