Cette école est celle qui contient la plus grande variété de peintres philosophes.—C'est toute une ménagerie.
Les peintres de Barbison
Ont des barbes de bison.
Presque toutes les célébrités picturales ont vécu à Barbison, à Marlotte et à Samois. Habitués à grimper de roc en roc dans les gorges d'Apremont, ils abordent aisément les pics escarpés de la philosophie la plus allemande. Le Mont-Aigu, Franchard, la Roche qui pleure et la Mare aux fées leur ont donné de saines idées sur Leibnitz, Spinosa, Kant, idées dont les critiques d'art avaient planté le germe en eux. Que de paysages philosophiques résultent de ces divers systèmes!
Voilà ce que les critiques d'art ont fait. Ils ont comme des incubes et des sucubes tellement gratté les pauvres cervelets des peintres, qu'ils le sont complètement rendus fous, tandis qu'eux restaient simples crétins.
Il y a autant de faiseurs de Salons que de tableaux à l'Exposition. Chaque toile pourrait avoir son critique spécial. Il faut retenir l'accent niais et magistral des bonshommes de lettres disant: «Cette année, je fais le Salon.» C'est pourtant Denis Diderot qui est cause de ce mal; il n'est pas plus coupable que le soleil de faire naître les vers à soie; mais enfin tous les coléoptères du petit et du grand journalisme ont le nom de Diderot à la trompe; ils se collent comme des taons au ventre des peintres et sur les tableaux, croyant faire comme le grand écrivain. Ils ne se doutent guère que Diderot examinait la peinture bien plus en philosophe et en homme qu'en peintre. Le sujet, les poses, les expressions, la composition, l'intéressaient infiniment plus que la manière de peindre, le dessin et la couleur. Greuze, par exemple, ne traitant que des conceptions simples et humaines, ne représentant que des scènes villageoises, bourgeoises ou familières avec naïveté et arrangement tout à la fois, lui semblait être le plus grand peintre de l'époque. Quant à l'argot des rapins mâché par les critiques diptères; quant aux mystères de la couleur, si souvent révélés, dans ces derniers temps, par les suceurs d'esthétique, je crois que Diderot n'y a jamais songé.
La peinture s'adresse d'abord et presque exclusivement aux yeux. Il s'agit plus de voir que de comprendre. Le but, est de représenter les objets. Plus la ressemblance est grande, plus la perfection est approchée. La littérature peut tout; elle crée, décrit ou peint, raconte et analyse. La peinture ne fait que reproduire ou interpréter. Je me rappelle que ces opinions allumèrent une grosse discussion entre plusieurs peintres et un homme de lettres qui cita alors, à l'appui de ses arguments, Manon Lescaut. D'après le portrait qu'en fait l'abbé Prévost, disait-il justement, on la voit; tout le monde se la figure, à peu de différence près, de la même manière, et telle que les peintres et dessinateurs eux-mêmes l'ont traduite en tableaux ou en gravures. Mais jamais ces messieurs ne pourraient en une galerie immense décrire ou peindre son caractère et ses passions. Ils ne représenteraient que sa personne et des situations.
L'Exposition des refusés est au moins curieuse. Plusieurs tableaux que j'ai déjà cités de MM. Briguiboul, Whistler, Fantin, Manet, Gautier, Colin, Gilbert, Viel-Cazal, Chintreuil, Jean Desbrosses, Julian, forcent l'attention. Nous allons avec soin passer en revue tous les tableaux de cette Exposition, où nous avons constaté une déplorable unité de refus, sur laquelle nous insistons. Nous répéterons les opinions de beaucoup d'artistes et de visiteurs, et toutes les remarques curieuses qui pourraient être faites par nous et par tout le monde.