Ces cheveux—devenus blancs à force d'outrage
Au bien élémentaire,—on doit les respecter,
A dit, d'un air profond, un pion sans ouvrage
Que son cuir chevelu ne pouvait qu'irriter.
Vraiment, je ne suis pas flatteur—on le voit—pas plus pour mes amis les peintres et les critiques d'art que pour d'autres; je ne crible pas ceux-ci de compliments et ceux-là d'invectives. Je suis sûr jusqu'au bout de ne pas épargner les gens, sans pédantisme, sans forfanterie, uniquement parce que je ressens l'irrésistible besoin de dire mon opinion—mon opinion qui me semble être pleine de raison,—autrement je ne la publierais pas. Mais n'est-ce pas violent de voir tant de dessus et tant de dessous de pain à l'huile—et au vinaigre—s'étaler majestueusement d'un côté interdit à d'autres pauvres croûtes non moins rassies et non moins trempées?—Et de ne rencontrer les plus hardies peintures que dans les salles des Refusés!
N'est-il pas temps de laisser à tous les artistes le droit et la possibilité de montrer leurs œuvres? Que peuvent les censures? Le public à tête de veau lui-même n'est-il pas mille fois plus intelligent que tous les jurys du monde? Sa raillerie, son gros rire suffisent et ne ruinent ni ne désespèrent l'artiste. Au contraire, les arrêts académiques, outre qu'ils sont toujours contestables et contestés, accablent les pauvres victimes et les empêchent de vendre leurs tableaux bons ou mauvais. Là les Académies cessent d'être risibles. Puisqu'on ne peut empêcher les mauvais artistes de pulluler, à quoi bon les empêcher de vivre? Trop de mécaniques et de machines à vapeur remplacent avantageusement les hommes et les forcent de ne pas subsister. Laissons les peintres inoffensifs remplir tranquillement les crèmeries en essayant de faire quelque chose.
Après ces considérations philanthropiques, comment s'expliquer le style—on pourrait dire académique—des critiques d'art de la banlieue et de la province?
«Heureusement qu'il est empaillé!» s'écrie M. C. Brun, en parlant d'un tableau, dans le Courrier artistique. L'article commence ainsi:
«L'Exposition des Refusés pourrait aussi s'appeler l'Exposition des comiques. Quelles toiles! quelles œuvres! quelle collection! quelle galerie! Les bonnes choses, et il y en a peu, y sont écrasées par les mauvaises. Que dis-je? les mauvaises! les déplorables! les impossibles! Jamais, certes, succès de fou rire ne fut mieux mérité. Le public, qui ne paye que vingt sols à la porte, s'amuse pour plus de cinq francs.»
Et ce morceau dithyrambique de M. Fichau, du Mémorial de la Loire:
«Mais j'ai épuisé, ce me semble, les divers chefs de plainte sans avoir rencontré de ces dénis de justice, de ces abus de pouvoir, de ces injustices criantes, dont vous étiez accusés et dont j'avais commencé par vous accuser moi-même. C'est à peine si j'ai pu démêler une dizaine de rigueurs, parmi tant de jugements inattaquables. Vous avez cru que c'était votre droit comme dépositaires des saines doctrines, des traditions et des bienséances de l'art, de protester contre des tendances funestes, de rejeter dans l'ombre des productions où l'art se ravale jusqu'à violenter le regard par le scandale. Vous vous êtes dit que le respect dû aux grands artistes vos ancêtres, que le souci de votre illustration personnelle et de l'avenir artistique de notre pays vous faisaient une loi d'être sans pitié pour les dévergondages de sentiment et de forme et vous commandaient de leur refuser votre approbation, sorte de brevet qui leur eût reconnu le caractère élevé et les qualités d'œuvres d'art. Voilà donc toute votre iniquité.»
Je ne sais pas pourquoi je cite cela, par exemple, à moins que ce ne soit pour faire plaisir au Jury.