IV

SOMMAIRE

La noblesse des Refusés remonta à bien avant les croisades.—Les imbéciles n'admettent que leurs nez.—Heureuse comparaison entre plusieurs peintres et une fleur exotique.—Le 93-Courbet.—Bain d'eau-forte.—La soupe est sur la table des aqua-fortistes!—Un guitariste se révèle.—Tabatière à diable.—Des peintres devenus pierrots.—Conquête de toutes les Espagnes.—La séance est ouverte et levée.—Les rassemblements sont défendus.—Bonjour. Thomas.—Un poète prisonnier.—L'Infant n'a plus de droits au trône.—Le vieux persiste.—Portraits. Silence!—Le Jury-Charivari.—Oeufs brouillés et œufs sur le plat.—Retour en Espagne sans canons.—Le Jury—Journal amusant.—Souvenirs du jeune âge.—Vol de diamants.—Du latin!—Andromaque.—Charenton.—M. Biard.—M. Millet.


La race des Refusés ne vient pas d'éclore. Tout artiste, tout auteur d'une œuvre nouvelle, faite en dehors des routines, des conventions et des confections, est presque toujours refusé. Il blesse trop de gens de la majorité pour ne pas être rejeté dans son individualité. Les sots veulent qu'on leur ressemble et qu'on fasse comme eux. Non seulement un artiste n'imite pas, mais il ne veut pas être imité. Celui même qui ne peut pas être imité est le plus fort.

Il y avait donc, depuis trois ou quatre ans, bien des peintres prédestinés à être refusés avant l'Exposition dont nous nous occupons. Or, parmi ceux-là, s'épanouirent tout d'un coup comme des magnolias: MM. Manet, Legros, Fantin, Karolus Duran, Bracquemond, etc. Le girondin de la révolution-Courbet, M. Amand Gautier, relie cette révolution à cette jeune pléïade que l'enthousiasme pour Rembrandt a poussé à l'eau-forte.—Ils font, je crois, tous partie de la société des Aqua-Fortistes, qui s'est également illustrée par ses dîners aussi fameux que ceux du journal le Figaro. Le célèbre éditeur Cadart présidait à ces banquets, et publie avec luxe les superbes gravures de ces messieurs.

A la précédente Exposition—des reçus,—un groupe de jeunes peintres ci-dessus désignés, s'arrêta coi devant un tableau, représentant Un joueur de guitare espagnol. Cette peinture, qui faisait s'ouvrir grands tant d'yeux et tant de bouches de peintres, était signée d'un nom nouveau, Manet.

MM. Legros, Fantin, Karolus Duran et autres, se regardèrent avec étonnement, interrogeant leurs souvenirs et se demandant, comme dans les féeries à trappes, d'où pouvait sortir M. Manet? Le musicien espagnol était peint d'une certaine façon, étrange, nouvelle, dont les jeunes peintres étonnés croyaient avoir seuls le secret, peinture qui tient le milieu entre celle dite réaliste et celle dite romantique. Quelques paysagistes, qui jouent un rôle muet dans cette nouvelle école, exprimaient par une pantomime significative leur stupéfaction. M. Legros. qui avait fait lui-même quelques tentatives audacieuses contre les Espagnols, mais qui n'avait pas dépassé le Tage, considérait le musicien comme une conquête des Espagnes, au moins jusqu'au Guadalquivir.

Il fut décrété séance tenante, par ledit groupe de jeunes peintres, qu'on se porterait en masse chez M. Manet. Cette manifestation éclatante de la nouvelle école eut lieu.

M. Manet reçut très-bien la députation, et répondit aux orateurs qu'il n'était pas moins touché que flatté de cette preuve de sympathie. Il donna sur lui-même et sur le musicien espagnol tous les renseignements qu'on voulut. Il apprit aux orateurs, à leur grand ébahissement, qu'il était élève de M. Thomas Couture. On ne s'en tint pas à cette première visite. Les peintres même amenèrent un poète et plusieurs critiques d'art à M. Manet.