Après divers amendements, il fut convenu qu'on abandonnerait l'Espagne à M. Manet. Les portraits de Mademoiselle V. en costume d'Espada, et du Jeune homme en costume de majo; les Petits cavaliers, d'après Velasquez; Philippe IV, d'après Velasquez, et Lola de Valence, gravures, le tout admis aux Refusés, justifient pleinement la grave détermination du comité de la jeune pléïade. Le Bain, même, la plus grande toile de M. Manet, quoique représentant des Parisiens et des Parisiennes (elles en costume de bain d'homme, eux presque en costume de majo), a des allures espagnoles qu'on ne peut nier. On remarque dans cette peinture surtout, l'influence des victoires et conquêtes de M. Manet dans les Espagnes.
Les trois tableaux de M. Manet ont dû jeter une perturbation profonde dans les idées arrêtées du Jury. Le public lui-même ne laisse pas que d'être étonné de cette peinture qui, en même temps, irrite les amateurs et rend goguenards les critiques d'art. On peut la trouver mauvaise mais non médiocre. M. Manet n'a certes pas un demi-parti-pris. Il continuera par ce qu'il est convaincu.—Finalement, quoique les amateurs prétendent retrouver dans la manière de M. Manet des imitations de Goya et de M. Couture,—légère différence.—Je crois que M. Manet est bien lui-même; c'est le plus bel éloge qu'on puisse lui faire.
M. Legros a un grand tableau aux Reçus et un petit portrait aux Refusés. Ce portrait est très-bien; mais il doit faire peur aux membres du Jury, en les poursuivant comme un remords. Pourquoi l'a-t-on mis à la porte? Silence du Jury.
Je signale aussi un beau portrait de et par M. Fantin. Ce même portrait, dans diverses poses, avait déjà été reçu plusieurs fois. Pourquoi ne pas l'admettre encore? Enigme du Jury.
En plus, M. Fantin jouit d'une grande réputation au Louvre pour ses belles études. Son système pictural ne se développe pas d'une façon aussi absolue que celui de M. Manet; mais son portrait, par exemple, est sans défaut, et vaut seul un long tableau. Je n'en dis pas autant de son ébauche intitulée Féerie. C'est un amas, une macédoine, un plat de couleurs brouillées; c'est une palette qui n'est pas faite sur laquelle on pourrait prendre de la couleur pour faire un tableau.
M. Gustave Colin, dont le nom n'est pas dans le catalogue, a laissé aux Refusés un tableau très-remarquable: Basques Espagnols jouant à la pelote. C'est plein de vie, de mouvement et de soleil; c'est bien le midi. On entend crier, grouiller et grasseyer, une longue galerie de Basques châtoyants qui jugent les coups. Les joueurs ont une attention, une promptitude et une adresse très-observées. M. Gustave Colin gagne d'emblée la partie contre le Jury. Il n'a pas eu peur de peindre la chose comme elle est. Les costumes uniformément bleus et rouges des Basques, leurs attitudes, leur ciel, leur terrain, rien n'a effrayé le peintre; tout cela est curieux et intéressant et mérite d'être vu comme toute chose particulière.—Refusé!—Pourquoi?—Rébus du Jury.
Un très-joli portrait encore, est celui de M. B. par M. Gilbert. M. B. est vu de profil, en train d'écrire. La pose, le regard, la main, la plume, la robe de chambre d'un autre temps, le bonnet d'Antan, tout est d'un calme et d'un naturel parfaits. Il semble qu'on a connu ce vieillard; une bonne figure bourgeoise, de larges joues de papa; on redevient enfant en le regardant; il ne faut pas le déranger pendant qu'il écrit. C'est très-bien fait, c'est peut-être trop bien fait; ce l'a été sûrement pour le Jury qui l'a rejeté.
Gants, fleurs et bijoux, par M. Pipard, est un petit chef-d'œuvre. Il est impossible de représenter plus finement un sujet aussi simple. Les gants, c'est à les mettre; le verre, c'est à boire dedans; les bijoux, c'est à les voler, tant ils sont bien exécutés.—Refusé.—Logogriphe du Jury.
La Mort de l'enfant, du même peintre, a les mêmes qualités poussées un peu moins loin.—Refusé.—Charade du Jury.
Eh bien! tous ces logogriphes et toutes ces charades, on peut les pardonner au Jury. Mais son plus grand crime, ce qui ne peut s'expliquer que par une haine corse, c'est le refus d'un grand portrait par M. Paulus Cœsar Gariot qui a ajouté après son nom: Faciebat Parisiis anno MDCCCLXIII. Faciebat est joli surtout: Il faisait en 1863!!!