«J'ai lu, je ne sais plus où: «Malheur à l'artiste qui montre son talent avant son œuvre!» Il serait bien plaisant que le poignet marchât le premier.... Je ne sais pas textuellement ce que dit Poussin dans une de ses lettres à propos du tremblement de sa main, quand il se sentait la tête de mieux en mieux disposée à marcher; mais en voici à peu près la substance: «Et quoique celle-ci (sa main) soit débile, il faudra pourtant bien qu'elle soit la servante de l'autre, etc.»

Encore un coup, si plus de gens croyaient ce que vous croyez, ils ne s'emploieraient pas aussi résolument à flatter le mauvais goût et les mauvaises passions à leur profit, sans aucun souci du bien, et comme le dit si bien Montaigne:

«Au lieu de naturaliser l'art, ils artialisent la nature.»

«Je saurais gré au hasard qui me donnerait l'occasion de causer avec vous, mais comme cela ne peut, dans tous les cas, se réaliser immédiatement, au risque de vous fatiguer, je veux essayer de vous dire comme je le pourrai certaines choses qui sont pour moi des croyances, et que je souhaiterais de pouvoir rendre claires dans ce que je fais: que les choses n'aient point l'air d'être amalgamées au hasard et par occasion, mais qu'elles aient entre elles une liaison indispensable et forcée. Je voudrais que les êtres que je représente aient l'air voués à leur position, et qu'il soit impossible d'imaginer qu'il leur puisse venir à l'idée d'être autre chose que ce qu'ils sont. Une œuvre doit être d'une pièce, et gens et choses doivent toujours être là pour une fin. Je désire mettre bien pleinement et fortement ce qui est nécessaire, et à tel point que je crois qu'il vaudrait mieux que les choses faiblement dites ne fussent pas dites, pour la raison qu'elles en sont comme déflorées et gâtées; mais je professe la plus grande horreur pour les inutilités (si brillantes qu'elles soient) et les remplissages, ces choses ne pouvant amener d'autres résultats que la distraction et l'affaiblissement. Ce n'est pas tant les choses représentées qui font le beau, que le besoin qu'on a eu de les représenter, et ce besoin lui-même a créé le degré de puissance avec lequel on s'en est acquitté. On peut dire que tout est beau, pourvu que cela arrive en son temps et à sa place, et par contre, que rien ne peut être beau arrivant à contre-temps. Point d'atténuation dans les caractères: Qu'Apollon soit Apollon, et Socrate, Socrate. Ne les mêlons point l'un dans l'autre, ils y perdraient tous les deux.

«Quel est le plus beau d'un arbre droit ou d'un arbre tordu? Celui qui est le mieux en situation.

«Je conclus donc à ceci: Le beau est ce qui convient. Cela pourrait se développer à l'infini et se prouver par d'intarissables exemples. Il doit être bien entendu que je ne parle pas du beau absolu, vu que je ne sais pas ce que c'est, et que cela me semble la plus belle de toutes les plaisanteries. Je crois bien que les gens qui s'en occupent ne le font que parce qu'ils n'ont pas d'yeux pour les choses naturelles, et qu'ils sont confits dans l'art accompli, ne croyant pas la nature assez riche pour toujours fournir. Braves gens! Ils sont de ceux qui font des poétiques au lieu d'être poètes. Caractériser! voilà le but. Vasari dit que Bacci Bandinelli faisait une figure devant représenter Ève. Mais, en avançant dans sa besogne, il s'est avisé que cette figure, pour son rôle d'Ève, était un peu efflanquée. Il s'est contenté de lui mettre les attributs de Cérès, et Ève est devenue une Cérès! Nous pouvons bien admettre, comme Bandinelli était un habile homme, qu'il devait y avoir dans cette figure des morceaux d'un modelé superbe et venant d'une grande science, mais tout cela n'aboutissant pas à un caractère déterminé, n'en a pas moins dû faire l'œuvre la plus pitoyable. Ce n'était ni chair ni poisson.

«Pardon, Monsieur, de vous en avoir dit si long et peut-être si peu; mais laissez-moi encore vous dire que s'il vous arrivait de rôder dans les environs de Barbison, vous vouliez bien entrer dans ma boutique.»

J.F. Millet.


V