Moi, je suis sûr, au contraire, que tout art qui sort de lui-même, qui s'occupe d'autre chose que de lui, se mêle de ce qui ne le regarde pas et se nuit.

Pourquoi, s'il en était autrement, les philosophes ne prétendraient-ils qu'ils font de la peinture?... à l'huile?

Montrer l'habitude qu'on a de l'exercice d'une profession n'a rien de bien écœurant, et cette expression exercice d'une profession ressemble à celle de la 6e Chambre dans l'exercice de ses fonctions.

L'habileté employée seulement en vue d'accomplir le bien, puis se cacher modestement derrière l'œuvre! Ne croirait-on pas que nous sommes à l'église; franchement c'est plus catholique qu'artistique.

Le sermon continue par... flatter le mauvais goût et les mauvaises passions, sans aucun souci du bien, etc.

Il n'y a rien à répondre à ceci: Qu'Apollon soit Apollon et Socrate Socrate. Ne les mêlons point l'un dans l'autre, etc.

Tout le reste de la lettre est le développement plus ou moins solennel, comme on peut revoir, du commencement que je viens d'épiloguer. Je ne veux pas continuer. Je n'ai voulu prouver qu'une chose: c'est que les peintres, même du renom de M. Millet, ont tort d'écrire, et d'écrire publiquement des manifestes, des programmes. Ils ne devraient que donner de leurs nouvelles à leurs amis, et c'est précisément ce qu'ils ne font pas.—Je parle d'un grand nombre.

Pourtant, voici encore une lettre de peintre, mais pleine de gaîté, celle-là. Bing! Bing! Je vais la placer ici,—pour les paysagistes, bam! la voici, boumm!

«Voyez-vous, c'est charmant la journée d'un paysagiste:
«on se lève de bonne heure, à trois heures du matin, avant
«le soleil, on va s'asseoir au pied d'un arbre, on regarde
«et on attend.
«On ne voit pas grand'chose d'abord. La nature ressemble
«à une toile blanchâtre où s'esquissent à peine les
«profils de quelques masses: tout est embaumé, tout frissonne
«au souffle fraîchi de l'aube. Bing! le soleil s'éclaircit...
«le soleil n'a pas encore déchiré la gaze derrière
«laquelle se cachent la prairie, le vallon, les collines de
«l'horizon.... Les vapeurs nocturnes rampent encore comme
«des flocons argentés sur les herbes d'un vert transi.
«Bing!... bing!... un premier rayon de soleil... un second
«rayon de soleil.... Les petites fleurettes semblent s'éveiller
«joyeuses... elles ont toutes leur goutte de rosée qui
«tremble... les feuilles frileuses s'agitent au souffle du
«matin.... Sous la feuillée, les oiseaux invisibles chantent....
«Il semble que ce sont les fleurs qui font leur prière...
«Les amours à ailes de papillons s'abattent sur la prairie
«et font onduler les hautes herbes.... On ne voit rien...
«tout y est.... Le paysage est tout entier derrière la gaze
«transparente du brouillard, qui monte... monte...
«monte..., aspiré par le soleil... et laisse, en se levant,
«voir la rivière lamée d'argent, les prés, les arbres, les
«maisonnettes, le lointain fuyant.... On distingue enfin
«tout ce que l'on devinait d'abord.
«Bam! le soleil est levé.... Bam! le paysan passe au
«bout du champ avec sa charrette attelée de deux bœufs....
«Ding! ding! c'est la clochette du bélier qui mène le
«troupeau... Bam! tout éclate, tout brille... tout est en
«pleine lumière... lumière blonde et caressante encore.
«Les fonds, d'un contour simple et d'un ton harmonieux,
«se perdent dans l'infini du ciel, à travers un air brumeux
«et azuré.... Les fleurs relèvent la tête... les oiseaux
«volètent de ci de là.... Un campagnard, monté sur un cheval
«blanc, s'enfonce dans le sentier encaissé.... Les petits
«saules arrondis ont l'air de faire la roue au bord de la
«rivière.
«C'est adorable!... et l'on peint... et l'on peint!... Oh!
«la belle vache alezane enfoncée jusqu'au poitrail dans les
«herbes humides.... Je vais la peindre.... Crac! la voilà!
«Fameux! fameux! Dieu, comme elle est frappante!...
«Voyons ce qu'en dira ce paysan qui me regarde peindre
«et n'ose pas approcher.—Ohé! Simon!
«Bon, voilà Simon qui s'avance et regarde.
«—Eh bien, Simon, comment trouves-tu cela?
«—Oh! dam! m'seu... c'est ben biau, allez!...
«—Et tu vois bien ce que j'ai voulu faire?
«—J'crois ben que j'vois c'que c'est.... C'est un gros
«rocher jaune que vous avez mis là,
«Boum! boum! midi! Le soleil embrasé brûle la terre....
«Boum! tout s'alourdit, tout devient grave.... Les fleurs
«penchent la tête... les oiseaux se taisent, les bruits du
«village viennent jusqu'à nous. Ce sont les lourds travaux...
«le forgeron dont le marteau retentit sur l'enclume....
«Boum! Rentrons....—On voit tout, rien n'y est
«plus.
«Allons déjeuner à la ferme. Une bonne tranche de la
«miche de ménage, avec du beurre frais battu... des
«œufs... de la crème... du jambon!... Boum! Travaillez,
«mes amis, je me repose... je fais la sieste... et je rêve
«un paysage du matin... je rêve mon tableau... plus tard,
«je peindrai mon rêve.
«Bam! bam! le soleil descend vers l'horizon... il est
«temps de retourner au travail... Bam! le soleil donne un
«coup de tam-tam.... Bam! il se couche au milieu d'une
«explosion de jaune, d'orange, de rouge-feu, de cerise,
«de pourpre.... Ah! c'est prétentieux et vulgaire, je n'aime
«pas ça.... Attendons, asseyons-nous là, au pied de ce
«peuplier... auprès de cet étang uni comme un miroir....
«La nature a l'air fatiguée... les fleurettes semblent se
«ranimer un peu... pauvres fleurettes... elles ne sont pas
«comme nous autres hommes, qui nous plaignons de
«tout.—Elles ont le soleil à gauche... elles prennent
«patience.... Bon, se disent-elles, tantôt nous l'aurons à
«droite.... Elles ont soif... elles attendent!... Elles savent
«que les sylphes du soir vont les arroser de vapeur avec
«leurs arrosoirs invisibles... elles prennent patience en
«bénissant Dieu!
«Mais le soleil descend de plus en plus derrière l'horizon....
«Bam! il jette son dernier rayon, une fusée d'or et
«de pourpre qui frange le nuage fuyant... bien! le voilà
«tout à fait disparu..., bien, bien, le crépuscule commence....
«Dieu! que c'est charmant! Le soleil a disparu.... Il ne
«reste dans le ciel adouci qu'une teinte vaporeuse de citron
«pâle, dernier reflet de ce charlatan de soleil, qui se fond
«dans le bleu foncé de la nuit en passant par des tons
«verdâtres de turquoise malade d'une finesse inouïe, d'une
«délicatesse fluide et insaisissable.... Les terrains perdent
«leur couleur... les arbres ne forment plus que des masses
«brunes ou grises... les eaux assombries reflètent les tons
«suaves du ciel.... On commence à ne plus voir... on sent
«que tout y est.... Tout est vague, confus.... La nature
«s'assoupit.... Cependant, l'air frais du soir soupire dans les
«feuilles... les oiseaux, ces voix des fleurs, disent la prière
«du soir... la rosée emperle le velours des gazons.... Les
«nymphes fuient... se cachent... et désirent être vues.
«Bing! Une étoile du ciel qui pique une tête dans
«l'étang... charmante étoile dont le frémissement de l'eau
«augmente le scintillement, tu me regardes... tu me souris
«en clignant de l'œil.... Bing! une seconde étoile apparaît
«dans l'eau, un second œil s'ouvre. Soyez les bienvenues,
«fraîches et souriantes étoiles.... Bing! bing! bing! trois,
«six, vingt étoiles.... Toutes les étoiles du ciel se sont
«donné rendez-vous dans cet heureux étang.... Tout
«s'assombrit encore.... L'étang seul scintille.... C'est un
«fourmillement d'étoiles.... L'illusion se produit.... Le soleil
«étant couché, le soleil intérieur de l'âme, le soleil de l'art
«se lève.... Bon! voilà mon tableau fait!»
Corot.
(Figaro, 24 mai 1863.)

Après cette amusante lettre, d'un des maîtres du paysage, bing! bing! il est bon de parler d'un des meilleurs, des plus consciencieux et des plus fins paysagistes, M. Chintreuil, bam!