Paris, le 14 mai 1863.
S'il faut insister sur l'utilité, sur l'importance de la défense et sur celle de l'Exposition des tableaux refusés, je dirai que les tableaux reçus sont peut-être moins mauvais, mais à coup sûr plus ordinaires et plus médiocres que les autres. On trouvera bien plus de hardiesse et d'essai, bien plus de tentatives malheureuses, mais courageuses dans les tableaux refusés que dans ceux reçus.
Une remarque très-judicieuse à faire, c'est qu'il y a un système absolu d'exclusion pour les tableaux d'un certain genre, pour tous ceux, par exemple, de l'école dite réaliste. Toute tentative faite en dehors des principes ou des habitudes de l'Académie est rejetée. Nous résumerons à la fin de ce livre ce que nous pensons de toutes les écoles, de tous les systèmes, de l'Académie, des jurys, etc., et nous insisterons sur cette répréhensible unité de refus, de rejet des œuvres faites dans le goût d'à présent, vécues et humées dans l'air au lieu d'être servilement imitées, éternellement rêvées de la même manière.—tirées d'un moule uniforme.
Cette Exposition des Refusés faite pour la première fois, attire beaucoup plus de monde que celle des reçus. On s'y amuse bien plus, et l'on y vient juger juges et jugés. Que de tableaux refusés et acceptés sans la moindre apparence de raison! Pourquoi oui et, pourquoi non?—Pourquoi, par exemple, n'a-t-on pas admis les paysages de M. Harpignies? Ceux de M. Chintreuil, on s'explique encore leur refus; sans être d'une audace outrée, ils contiennent une étude très-minutieuse et très-fine de la nature champêtre; ils sont un peu en dehors du bien-faire ordinaire; ils ont pu, comme la grenouille, effrayer le lièvre académique; mais les paysages de MM. Harpignies, de Serres, Jongkind et de plusieurs autres; mais le grand tableau de M. Briguiboul, supérieur à celui du même peintre qui est parmi les reçus; mais les Embrasseux de M. Jean Desbrosses, des natures mortes, des fruits, des ognons, des carottes, etc.; les portraits de MM. Julian, Fantin, Gilbert et vingt autres, pourquoi les avoir refusés? Personne, pas plus un juré qu'un jury, pas plus un critique d'art qu'un peintre, ne pourra donner une bonne raison du refus. Les peintures que je viens de citer sont proprement, habilement exécutées dans les règles et dans les conditions de sujet et de faire ordinaires. Donc, même en dehors de tout esprit révolutionnaire, les peintres des tableaux susdits, qui ont protesté en profitant de la Contre-exposition offerte, ont eu doublement raison.
Ah! je comprends les frayeurs du jury à l'aspect des hardiesses du maître-peintre Courbet, ou du peintre des croque-morts, M. Lambron; les peintres de talent ont presque tous eu le même sort: on les a refusés jusqu'à ce qu'ils se soient imposés, jusqu'à ce qu'ils soient entrés de force, portés dans la salle par tout le monde. Quant aux peintres originaux, il leur a fallu lutter toute la vie et employer des moyens malicieux pour se faire admettre et se glisser derrière leurs pauvres confrères,—pour se placer à côte d'eux.
Je comprends que l'amour du calme et le respect de l'Académie fassent reculer les juges devant le gai tableau de M. Fitz-Barn, La Cage, qui attire tant de monde, et qui contient tant d'animaux. Je m'explique le rejet du Lever de M. Julian, du Jeu de paume de M. Colin, de la Femme adultère de M. A. Gautier, du Bain de M. Manet, de la Fille Blanche de M. Whistler, le plus spirite des peintres, et de la Dernière heure de M. Viel-Cazal. Tous ces tableaux très-remarquables, ou très-osés, ont dû troubler des gens chargés de la défense du bon goût, de l'Art, de la Science et de beaucoup trop de choses que personne ne veut attaquer.
Tout le monde peut s'assurer que ce plaidoyer pour les Refusés est juste; que je ne dis que des vérités et que ces vérités sautent aux yeux.
On peut dès à présent être certain que les tableaux que j'ai cités attirent et méritent l'attention par des raisons diverses.
Dieu! que c'est ennuyeux, l'Exposition! Comme tous ces cadres dorés, tous ces numéros, toutes ces peintures a giorno vous taquinent les yeux, vous dessèchent la gorge, vous font mal au cou!
Si j'avais l'intention de devenir critique d'art et de faire le Salon souvent, j'aimerais mieux, je crois, faire une tournée dans tous les ateliers quelques jours avant l'Exposition, que d'aller au musée. Ce serait plus fatigant et plus ennuyeux, mais je verrais mieux. Rien n'est plus discordant que cet amas de peintures. Au-dessous d'un tableau grave grimace un tableau grotesque.